Expat, un immigré pas comme les autres

Dans un dictionnaire, émigré et expatrié sont synonymes. Mais dans la réalité, ces deux mots sous-entendent tout autre chose : un statut différent. L’expatrié n’est pas un immigré comme les autres.

La première fois que j’ai voulu balancer une pierre sur un flic, c’était en 1998, après la mort de Semira Adamu. Elle était née en 1978, comme moi et alors que j’étais étudiant, Semira était assassinée par des gendarmes, en pleine lutte désespérée pour une vie digne. Devant le centre fermé de Vottem à Liège en Belgique, juste après son assassinat, les flics et chevaux de frise se tenaient face aux manifestants. Il ne nous restait que la rage pour exprimer notre impuissance. Salauds.

Je repense souvent à Semira. Les ex-gendarmes, qui ont été acquittés en 2003, n’ont rien à se reprocher, ils faisaient leur boulot comme les fonctionnaires nazis qui géraient les cargaisons d’êtres humains vers les camps de concentration, les tortionnaires qui prétendaient obéir à des ordres dans les geôles de Pinochet ou encore comme les Interahamwés convaincus, machette à la main, qu’ils menaient un combat juste contre les forces du mal. Les ex-gendarmes assassins auraient-ils agi de la même manière s’ils avaient été témoins comme Ahmadou Kourouma, avant d’écrire Allah n’est pas obligé (Seuil, 2000), de la vie d’un petit Birahima, enfant soldat de 12 ans errant à travers la Sierra Leone et le Liberia en pleine guerre civile ? Auraient-ils pu s’opposer à l’injonction de « calmer » Semira s’ils savaient à quoi elle tentait d’échapper ? Est-ce qu’ils auraient pu renoncer à l’ordre d’expulsion s’ils avaient parcouru le chemin d’un migrant africain en sens inverse, comme ce marin personnage principal du livre Eldorado, de Laurent Gaudé (Actes Sud, 2006), qui décide de tout laisser pour entreprendre un voyage sans retour vers ce qui fait décider des milliers de personnes à quitter les leurs ?

Pas de justice pour Semira. Elle s’était enfuie du Nigeria parce que l’on tentait de lui faire épouser de force un sexagénaire dont elle aurait été la quatrième femme. (…) Le 25 mars 1998, avec l’aide d’amis, elle arrive en Belgique. L’accès au territoire lui est aussitôt refusé. Tout ce qu’elle a connu de la Belgique se limite à l’aéroport et à un centre fermé pour « étrangers illégaux », le 127 bis de Steenokkerzeel.
Elle sera assassinée le 22 septembre 1998 lors de sa sixième tentative d’expulsion. Les 5 policiers chargés de son expulsion avaient jugé bon, en application de la procédure en vigueur, de maintenir un coussin sur son visage, l’empêchant de respirer. Ce sera la cause de son décès. En 2003, quatre des cinq policiers seront condamnés à des peines de prison de quelques mois avec sursis.

Définitions (toutes issues du Larousse compact 2005)

Maintenant que je suis expatrié en Afrique, ces questions me reviennent souvent en tête. Mais je me demande aussi pourquoi on m’appelle « expatrié » et pas « immigré », et pourquoi, dans mon Schaerbeek natal, les familles d’origine étrangères sont qualifiées d’immigrées et surtout, pourquoi est-ce qu’on ne dira jamais que Semira Adamu avait tenté de « s’expatrier » ?

Immigré / émigré et expatrié n’ont pas la même connotation. En consultant le Larousse, guide des stéréotypes occidentaux, on peut lire « expatrié,e qui a quitté son pays (SYN émigré, exilé, expulsé) ». En ce qui concerne « émigré », c’est une « personne qui a émigré (…) REM : quand on émigre de son pays, on immigre dans un autre ». Et quand on va voir à « immigré, e », on peut lire « qui a immigré : la population immigrée. L’intégration des immigrés. » Voilà une première différence : « s’intégrer, s’assimiler entièrement à un groupe ». On aimerait que les immigrés s’intègrent, qu’ils renoncent à leur culture pour adopter celle de leur nouveau pays, mais on ne demande pas la même chose aux expatriés. Il n’y a pas de clause « intégration » dans un contrat d’expatrié.

En consultant « expatrier », on lit que c’est « obliger quelqu’un à quitter son pays (SYN. exiler, expulser, contr. rapatrier) ». Est-ce qu’« expulser » est vraiment un synonyme de rapatrier ? « Expulser : chasser qqn avec violence ou par une décision de l’autorité du lieu où il était établi : ils ont expulsé le contradicteur. (SYN exclure, renvoyer) ». Et quant à une « expulsion, action d’expulser quelqu’un d’un lieu où il était établi », le verdict tombe avec l’exemple utilisé dans la définition du Larousse : « L’expulsion des sans-papiers (= reconduire jusqu’à la frontière) ».

Un (e) expatrié (e) qui retourne au pays est un(e) « Rapatrié, e, personne ramenée dans son pays d’origine par les soins des autorités officielles : Les rapatriés sont à bord de l’avion sanitaire. » Si l’avion est un charter, on parlera d’un « expulsé, e : se dit d’une personne chassée d’un lieu, d’un groupe, d’un pays ». À « rapatriement », on peut lire que c’est une « action de rapatriement : cette assurance s’occupe du rapatriement des blessés », ce qui laisse à penser que les personnes qui subissent l’expulsion n’ont pas souscrit à la même assurance que les expatriés.

Logiquement, que l’on immigre ou que l’on s’expatrie, on effectue une « migration, déplacement de populations d’un pays dans un autre pour s’y établir », on réalise l’action de « migrer, effectuer une migration : les saumons migrent. » Et si l’exemple des saumons n’est pas assez éloquent, celui de « émigrant, e, personne qui émigre » est plus illustratif : « Des émigrants ont été recueillis par un cargo ». Quant aux expatriés, ils ne sont pas recueillis par des cargos, car ils prennent l’avion.

Quand on décide de rester, on décide d’ « immigrer, venir se fixer dans un pays étranger au sien » comme les « nombreux Maghrébins qui ont immigré en France. »
Et si ces fameux « Maghrébins », sont sur le territoire belge depuis par exemple trois générations, est-ce qu’on peut encore parler de population « allogène » – comme aiment à dire certains politiciens – qui « se dit d’une population récemment arrivée dans un pays (par opp à autochtone, indigène) ». Le Belge est alors, dans son pays, un « autochtone, qui est originaire du pays qu’il habite : les populations autochtones (SYN indigène). » Mais à quoi peut ressembler un indigène dans le dictionnaire des stéréotypes ? « indigène 1. qui est né dans le pays où il habite (…) 3. Originaire d’un pays d’outre-mer avant la décolonisation ». Un Congolais né en Belgique est donc un indigène belge. Pour rappel, le temps béni des colonies, c’est fini. Et puis, c’est quoi un Belge ? C’est le résultat d’une multitude d’« immigrations, arrivées dans un pays d’étranger venus s’installer et y travailler ; ensemble des immigrés ». Première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés. Sauf si nous sommes des enfants d’expatriés.

Toute la misère du monde

En parlant de mouvements migratoires, je ne peux m’empêcher de penser aux hordes de vacanciers qui partent à l’assaut de destinations au climat plus clément que nos zones tempérées. Cela m’évoque le premier numéro de Potlatch, revue de l’Internationale lettriste de l’été 1954 – qui deviendra ensuite l’Internationale situationniste – qui contient cette phrase : « Club med-vacances bon marché dans la misère des autres ». Les bruits de bottes au début de « Holidays in the sun » des Sex pistols font penser à la même chose. Ces départs en vacances massifs vers les pays du tiers-monde ont cette connotation animalière des flux migratoires, et c’est la seule fois où l’Occidental sera une sorte de migrant(e), un(e) « migrateur, trice, qui se dit d’un animal qui effectue des migrations : ce groupe d’oiseaux migrateurs s’envole vers l’Afrique. »

En plein contexte de répression après le coup d’Etat contre Arbenz organisé par la CIA, l’Internationale lettriste écrivait « après l’Espagne où la Grèce, le Guatemala se range parmi les contrées qui attirent un certain tourisme, nous souhaitons de faire un jour ce voyage ». Combien de touristes ont-ils senti la dictature en Tunisie ou en Egypte avant les révolutions ? Les migrants vacanciers s’en foutent, et tentent de réaliser, grâce aux « vacances, une sorte de boucle de l’aliénation et de la domination, un symbole des fausses promesses de la vie moderne » – Potlatch n°3, 6 juillet 1954.

Et la misère du monde viendrait-elle envahir nos contrées occidentales ? En 2010, près de 20 % des émigrés d’Afrique subsaharienne sont des médecins avec, pour destination, les pays dits riches ; la Jordanie est le pays qui a accueilli le plus de réfugiés (2, 5 millions) alors que 100 % de la population migrante de Gaza et Cisjordanie sont des réfugiés.

Toujours en 2010, les émigrés belges ont envoyé 10, 4 milliards US$ vers le plat-pays [[ à titre de comparaison, le flux d’argent total envoyé par les immigrés en Belgique vers leur pays d’origine s’élevait à 4, 3 milliards US$ en 2009 ]], ce qui place la Belgique à la huitième position des plus gros receveurs d’argent de ses émigrés au monde. Migration and Remittances Factbook 2011

Alors, elle est où la misère du monde ? Dans la tête de cinq foutus ex-gendarmes.

Petite et dernière remarque… J’avais écrit cet article il y a quelque temps déjà… Mais c’est en tombant sur l’article de The Guardian, Why are white people expats when the rest of us are immigrants? que je me suis dit que j’allais le rééditer… Ma rage reste intacte en ce qui concerne Semira Adamu et les centaines de migrants qui meurent noyés chaque année en Méditerranée.

5 réflexions au sujet de « Expat, un immigré pas comme les autres »

  1. Très poignant votre témoignage. C’est une révélation que vous faites là! Comment un mot peut changer de signification en fonction des races? A mon humble avis c’est peut-être parce qu’on pense généralement que les occidentaux arrivent en Afrique pour un temps : celui du travail qu’ils sont venus effectués. Ils sont là en mission et n’aspirent pas y rester définitivement pour se construire un avenir.
    Du point de vue culturel, on croit aussi que l »européen n’a pas besoin de s’intègre en Afrique alors que c’est le contraire pour l’africain qui va découvrir le métro, les escaliers roulants, la neige. et tout. C’est triste mais c’est ainsi.

  2. Ping : De l'utilisation du cliché - made in expat

  3. Ping : Les pépites de Mondoblog : rétrospective de l'année 2015 - Mondoblog

  4. « Alors, elle est où la misère du monde ? Dans la tête de cinq foutus ex-gendarmes. »

    Poignant! Comme quoi, les mots, en plus de renfermer leur sens strict, s’enrobent d’une réalité et d’un cadre qui leur donne une « saveur » particulière, une résonance qui va bien au-delà du dictionnaire. En attendant le jour où je serai peut-être considéré comme « expat » outre part. 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *