Après un long silence

Le contexte, c’est maintenant. La raison ? C’est la vie. Et les algorithmes peuvent aller se pavaner entre eux.

Contexte

Oui, c’est bien l’orage qui se met à gronder. Un nuage de poussière s’est levé depuis le fond de la vallée pelée, à nu. Sécheresse et pluies torrentielles l’ont usée. Le climat change. Ça va tellement vite. 2030, nouveau délai, avec 1,5°C, nouvel objectif à éviter. En 2030, mon grand fils aura 20 ans, ma fille en aura 17. On sait qu’on ne peut pas être sérieux à ces âges là, mais on leur aura laissé ça, un monde qui a créé des monstres, des exponentielles, ces courbes…

Bon, je ne sais pas comment ce type est rentré dans mon jardin, mais en tous les cas il est là. Moi, je suis pénard, la guitare 3/4 de mon fils entre les mains, mais je ne joue pas, je suis perdu dans mes pensées et là, il y a ce type qui arrive. Il se déplace en béquilles, il lui manque une jambe et sa seule chaussure ne manque pas de style, un cuir noir parfaitement ciré, brillant et qui finit en une longue pointe. Le type n’est même pas intimidé par mon regard peu avenant et je pourrais même dire qu’il s’en fout. Il vient vers moi tout sourire, me tend la main en se tenant le coude en signe de respect, je tends la mienne et il me fait un salut. Il s’assied, devant moi.

– Jésus a un message pour toi.

Chouette (ironique), un prédicateur. Il poursuit.

– Je t’ai vu dans la rue avec ton fils, et je sais que ton fils bougera les gens dans le futur, Dieu utilisera ton fils pour faire changer les choses dans ce monde.

Moi, j’ai un gros défaut, c’est que j’ai du mal à me débarrasser des gens, même en cas d’intrusion, comme ça, même quand ils disent des conneries. Mon fils a entendu le mec et vient voir ce qui se passe.

– Il fait quoi le Monsieur, papa ?

Je cherche une réponse cohérente mais rien ne sort.

– Prions.

Le Monsieur me prend la guitare des mains, fait semblant de ne pas savoir jouer et puis d’un coup, se met à jouer une mélodie correcte. Voulait-il me faire croire à un miracle ? En tous les cas, il me regarde. Il arrête subitement de jouer et fait un geste bizarre avec les mains et dit des trucs. Parfois il hausse le ton. Mon fils le regarde amusé. Moi je suis un peu gêné et je me demande comment est-ce que je vais le mettre dehors sans le vexer. Je me lève en faisant « Bon ! Eh bien, voilà, merci beaucoup ! ».  Il me répond « que Dieu vous bénisse », je lui réponds « Ah, merci, bonne chance ». Je ne sais pas ce que je suis sensé dire dans ce genre de situation. Et il repart.

Cette histoire est authentique, je le précise au cas où. Mon fils retourne dans la maison, et le fil de mes pensées reprend.

Donc, des exponentielles, ces courbes indomptables qui tendent vers l’infini en suivant une asymptote, une droite, une foutue droite qu’elles tentent de rejoindre, mais qu’elle ne pourront jamais toucher, comme un amour impossible, ces saloperies de courbes qui, en tentant de percer le ciel réduisent l’espace entre elles et l’asymptote à l’infiniment petit. Le ciel est foutu en l’air.

La pluie se met à chasser, elle est venue vite, brute. Les gens courent pour se mettre à l’abri et j’espère que le prédicateur a trouvé le sien. La poussière, ce n’était pas grave, on a l’habitude, ça se bouffe. Mais pas la pluie. On attend qu’elle passe. Elle passera vite, violente, on en ressortira groggy.

Et le temps passe

Et là, je m’excuse du silence sur mon blog, des mois que je n’ai pas aligné deux mots, je m’excuse auprès des personnes qui avaient pris l’habitude de me lire et de ne pas avoir publié de contenu depuis, oulala… (attendez, je regarde la date de publication de mon dernier post, tamdadam…) mars 2018 !

Mais en même temps, je ne m’en veux pas trop non plus. Je considère toujours un blog idéal comme le reflet du quotidien d’une personne, on y choisit sa ligne éditoriale (ou on choisit de ne pas en avoir), et puis on décide de sa régularité de publication. Je suis en train de m’orienter vers un choix de non-régularité de publication. Je m’étais dit que je devrais peut-être essayer de publier toutes les deux semaines par exemple mais non, je n’y arrive pas. Depuis mars, une foule de trucs sont arrivés et ont dû être faits, je vous expliquerai plus tard. Et puis, il y autre chose aussi.  J’ai vu il y a quelques semaines un docu sur de jeunes youtubeurs qui devenaient millionnaires à coups de vidéos (je ne reviens pas sur le nom du reportage). Mais voilà que ces jeunes sont aux prises avec un algorithme qui leur impose un rythme de travail et de publication infernal. Et si l’algorithme n’est pas content, il se permet de rétrograder les youtubeurs dans les référencements et même de supprimer des vidéos. Le contenu semble importer peu pour l’algorithme, un des gars postait des vidéos de lui en train de jouer en ligne, c’était un hollandais avec un nombre incalculable de vues. Sa copine est connue aussi sur Youtube, elle fait des vidéos dénuées de contenu mis à part ses imposants seins qu’elle montre parfois à la caméra, elle n’a pas l’air d’avoir plus de 20 ans. Mais ce n’est pas du porno, non non non. Pas en tant que tel en tous les cas. Dans ce même reportage, certains youtubeurs se sentent obligés de dévoiler plus de choses de leur vie intime, sinon, les vidéos ne marchent pas et là, le système est pornographique. « Exactement. Avant d’être une industrie masturbatoire, la pornographie est l’art de montrer ce qui est obscène. […]. À force de représenter l’obscénité, on la banalise et on finit par l’admettre. » — (Denis Robert, Vue imprenable sur la folie du monde, Les Arènes, 2014, chap. 9). Quand certains de ces jeunes gens se sont rendus compte qu’ils ne pourraient pas tenir ce rythme de vie (Youtube, réseaux sociaux, etc.) toute leur vie, que leur bulle, qui avait grandi autour de leur monde, pouvait éclater à tout moment, ils percevaient l’éphémère de leur situation. Les réactions étaient diverses : pétages de plombs, dépression, changement radical de vie, ou encore, s’accrocher à ce qui pouvait leur rester de vues. Au moment où ils ont cru atteindre le ciel, tout s’est réduit à l’infinitésimal, putain d’exponentielles.

Ah ! J’ai retrouvé le reportage :

J’avoue que cette vidéo m’a fait peur. Ces gamins arrivent au sommet de leur notoriété à quoi, 20 ans ou un tout petit peu plus ? Et puis, c’est la chute, le retour à une vie normale… Bon, soit.

Je me suis retrouvé devant un dilemme, est-ce que ça vaut la peine de continuer mon blog ? C’est quand même des années de travail, je ne peux pas le laisser tomber comme ça.  Mais le monde change vite, trop vite (putains d’exponentielles). Il est loin le temps des skyblogs de notre adolescence, nos journaux intimes en ligne… J’ai l’impression d’être hors du coup en fait. Et j’avoue que mon audience augmente uniquement si je publie du contenu pas trop long et régulièrement. Et après, ça retombe. Ce que je comprends aussi c’est que, le texte ou le contenu, si il ne correspond pas aux critères imposés par un algorithme, tombe dans les oubliettes des référencements du web. Ça me décourage. J’ai aussi l’impression que la plupart des blogs d’aujourd’hui s’évertuent à faire la promotion d’une boîte, que c’est aussi devenu une sorte de produit de consommation. Et puis maintenant, on écrit plus (quel ringard, franchement), on fait des vlogs. Il faut pas croire hein, mais je me suis demandé si je ne me mettrais pas à faire un vlog aussi. Mais non, je suis trop attaché à l’écriture et je n’aime pas cette mise en scène vidéo… Je pourrais faire un vlog sur ma vie de prof de sciences par exemple, ça pourrait être rigolo, mais je préfère laisser ça aux plus jeunes. Ce n’est pas que je me sente vieux, non, mais parce que je pense avoir plus de recul. A l’époque où tout le monde commençait à écrire sur des skyblogs, que les connexions Internet dans les maisons bloquaient les lignes téléphoniques en faisant des bruits bizarres, je lisais Guy Debord et sa « Société du spectacle ». En gros, mais c’est fort inspiré de la psychologie marxiste de Marcuse je trouve, Debord explique comment le système capitaliste va petit à petit s’approprier le désir des gens pour le mettre en scène dans la « société du spectacle » via les publicités, les films, les séries etc. et inciter les gens à consommer leur vie sans la vivre. Ce système de consommation du désir, c’est la « société spectaculaire marchande ». En guise d’exemple prenons le cas suivant : « sois un aventurier et fume des Marlboro comme le cow-boy qui dort à côté de son cheval devant son feu qu’il a allumé lui-même ».

Quand tes potes te voient fumer une Marlboro, ils te diront « Ouah le mec ! C’est un aventurier ! Il fume des Marlboro ! » L’acteur cow-boy de la vraie vie est mort d’un cancer du poumon, c’est un fait. Mais pas l’image de l’aventurier ! C’est cette image qui perdure (pas le fait que l’acteur est mort d’un cancer) et qui se colle aux consommateurs de cigarettes Marlboro. La société spectaculaire marchande castre de cette manière le désir de vivre et on ne vit plus pour de vrai. Ce monde virtuel, explique Debord, se nourrira des désirs des gens, et deviendra incontrôlable.

Crédit : François Goglin ; CC-BY-SA-4.0

Quand je lisais ça, fin des années ’90, on critiquait beaucoup le rôle de la télé et des pubs en rapport avec leur rôle dans la société du spectacle. Début des années 2000, on commence avec les reality show du genre le « Loft » et le spectacle est omniprésent dans les foyers. L’Internet par contre, la toile, mettait les gens en contact, on commençait à y trouver plein de ressources. L’Internet était libertaire à l’époque, chaleureux ou en tous les cas, l’usage que l’on en faisait était libertaire, c’était un refuge. Mais depuis Facebook, ça a changé : c’est une histoire de mise en scène constante, on gomme les défauts systématiquement et la vie n’est que photos, belles. Belles pour les autres, même pas pour soi, de la pornographie, en fait. On réalise un travail de marketing constant sur son image. Maintenant, comme tout va très vite (putain d’exponentielles) Facebook est déjà vieux jeu. On s’envoie des Snapchats pour dire qu’on est en retard, pour dire qu’on est heureux (mais est-ce qu’on l’est vraiment ?) ou qu’on est un fou. Ou une folle. Donc voilà, pourquoi ne pas vloguer sur ma vie de prof de sciences ? Et bien, car il n’y a pas de mise en scène à faire sur la vie de prof de sciences. La gratification du job vient du réel, de ce qu’on fait, et de ce qu’on deviendra. Mon job, je l’aime, point.

Donc voilà, comme dirait l’autre. Si je trouve mon blog old school, que je privilégie le texte, que je ne veux pas faire de vlog, que YOAST SEO me signale déjà que mon texte est illisible, et que je ne veux pas non plus m’imposer un rythme régulier de publication pour faire plaisir aux algorithmes alors, je fais quoi ? Eh bien je continue à écrire ce qui me passe par la tête, ce que j’ai envie d’écrire quand je veux (et surtout quand j’ai le temps) et je dis crotte aux algorithmes.

Crotte.

Je vais donc vous donner maintenant :

Quelques nouvelles

(ça pourrait être sympa si j’écrivais ce paragraphe comme si j’écrivais un mail à des potes, hein ? Allez, Smiley : ;-))
Salut !

Ça fait une paie, non ?

Bon, alors, comment allez-vous ? Racontez !

Nous, ça va. On est toujours au Rwanda, les enfants grandissent comme de la mauvaise herbe.

Depuis les dernière nouvelles en mars, eh bien, on a changé de maison (une fois de plus) et déménagé l’école. C’est pas qu’on a changé d’école, mais on a changé les bâtiments de l’école. C’est la première fois que je participe au déménagement d’une école. J’ai fait des caisses avec des produits super dangereux pour déménager les locaux de sciences avec du papier brouillon pour tout conditionnement. J’ai eu de sacrées sueurs froides mais j’avoue que je suis assez fier de moi : avec les moyens que j’avais, rien de grave n’est arrivé. A part mon dos qui reste douloureux.

On a donc aussi changé de quartier. Enfin, de colline. Kiyovu, c’est fini, on est à Gisozi, ça veut dire « la grosse colline ». Et c’est vrai qu’elle est grosse. Je ne peux malheureusement, sur cette nouvelle colline, plus observer mes chauves-souris, les roussettes paillées africaines. L’espèce est presque menacée et les bestioles sont fort présentes à Kiyovu. Enfin, elles étaient fort présentes à Kigali car depuis que je suis la colonie de roussettes, ça fait presque deux ans maintenant, j’ai vu pratiquement tous les sites de repos diurne être détruits. Je suis en train d’assister à la disparition d’une espèce animale d’une région. Ça c’est du spectacle. Les chercheurs du coin me disent que « c’est triste » mais que c’est comme ça. Ah oui, mes observations de chauve-souris ont été décrétées illégales par les fameux chercheurs du coin.

Avec des amis, on a monté une pièce de théâtre, ça nous a pris pas mal de temps à préparer mais finalement, on l’a montée ! Et on a joué dans une piscine vide, enfin, vide d’eau je veux dire, mais il y a quand même plus de 200 personnes qui sont venues nous voir.

On a aussi adopté un chat mais depuis qu’il a bouffé tous les oiseaux du jardin, on l’a donné à une collègue qui l’a enfermé dans son appartement. Depuis, les oiseaux sont revenus.

Je ne sais pas quoi raconter d’autre. Ah oui, hier la fosse septique de l’école a débordé.

Bisous et à bientôt.

 

En guise de conclusion

Donc voilà.

Je pense surtout avoir perdu la motivation de rédiger un texte qui séduira l’algorithme SEO et tout ça. Pourquoi ? Je veux écrire, juste écrire. Je me suis mis à écrire, beaucoup, mais pas pour le blog, le temps que je passais sur mon blog, je préfère l’utiliser pour des projets perso, en fait. Je partagerai peut-être quelques extraits sur ce blog, si vous voulez.

En attendant, je me suis remis à regarder les nuages dans le ciel, couché dans l’herbe. Je me suis remis à sentir le temps passer à nouveau mais surtout, vivre le présent. Le futur arrive bien trop rapidement. Je suis peut-être vieille école, mon post n’a peut-être ni queue ni tête mais voilà, j’ai pris plaisir à l’écrire, c’est bon de sentir ça.

Si vous avez été assez courageux pour arriver à cette phrase, je n’aurais qu’une seule chose à dire : vivez, maintenant. Parce que le temps passe vite, les exponentielles c’est de la folie (putain d’exponentielles) éteignez vos télés, éteignez vos ordis, mettez vos téléphones éteints dans un tiroir, fermez ce tiroir à clé.

Et vivez.

Mais avant, profitez d’une photo de moi à poil :

Source : les méandres turbulents du net

 

REM : ça me rassure toujours de savoir que des humains me lisent alors vous pouvez laisser un commentaire 😉

15 réflexions au sujet de « Après un long silence »

  1. D’après Google je suis bien un humain, ou alors la courbe d’apprentissage des logiciels de machine-learning à accouché d’une IA (toute pourri).
    Sinon ces pauvres chauve-souris en train de disparaître me rende triste ☹️.

    • Waw ! Tu as tout lu, sacré H. sapiens va !
      Et oui, pour Eidolon helvum, c’est très triste… Mais je continue mes observations, mes reports de pertes de sites de repos et je pense que je vais aller planter des arbres illégalement dans la ville.

  2. Ping : Un gros silence depuis mars, les raisons, les vraies - De la science sauvage pour des cerveaux en ébullition

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