Tinder, pour les cas désespérés

Reproduisez-vous qu’ils disaient ! Et Tinder fut créé. Bon, je ne dis pas que Tinder a été créé uniquement pour se reproduire, il y a la partie rencontre aussi. Mais pas seulement.

 

Sexy playing cards front par Tifanny Terry, via Flickr CC

 

C’était évidemment un peu de l’ordre de l’acte désespéré de s’être inscrit sur Tinder, mais bon, pourquoi pas ? Tout le monde peut y trouver son compte, non ? Et puis tant que cela se fait entre personnes consentantes, hein ? Une amie nous racontait à moi et ma femme sur la terrasse d’un café à Malines en Belgique comment son frère, un gars assez difficile visiblement, avait trouvé son âme sœur sur Tinder. En tous les cas, ça avait l’air de bien se passer au lit. Et puis ils ont eu un enfant. Et ça se passe toujours bien enfin, il y a des disputes, pour des conneries, c’est le propre des couples passionnés. Et puis la conversation s’est orientée sur le fait que peut-être c’était un peu tôt pour avoir un enfant, qu’il valait mieux prendre la peine de mieux se connaître avant d’avoir des enfants, ils venaient à peine de se rencontrer, ils faisaient l’amour comme des lapins, et qu’ils ont peut-être emménagé un peu trop tôt dans un petit appartement. La conversation allait bon train quand ma femme demande à son amie « ah ? Et c’est quoi Tinder ? » elle fût assez étonnée que ce soit moi qui lui réponde « ah ben oui, tu ne connais pas ? C’est le nouveau réseau social à la mode pour les rencontres. »

-blanc-

« Mais ? Comment tu connais ça toi ? » Je lui réponds que « euh, eh bien, tout le monde connait Tinder, non ? »

-blanc-

« Non, moi je ne connais pas Tinder, mais toi oui. »

Je tente de faire diversion en commandant une autre bière, une Maneblusser typique de Malines. Je me mets à expliquer que Maneblusser, ça veut dire « extincteurs de lune ». Selon la petite histoire, un homme saoul, un soir de pleine lune de 1687, dans les rues de Malines aperçoit le beffroi de la ville en feu. Il se met à crier « au feu ! au feu ! au feu ! » Des files de volontaires se forment depuis la Dyle, la rivière qui passe au milieu du patelin, où on prélève de l’eau dans des seaux qui sont passés de bras en bras jusqu’à l’immense tour pour tenter d’éteindre l’incendie. Mais l’incendie ne s’éteint pas. En fait, il n’y a jamais eu d’incendie dans le beffroi. La tour, noyée dans le brouillard (et un peu dans l’eau des seaux des Malinois) un soir de pleine lune rouge a fait croire au « zate zivereer », au soulard, à l’incendie… Depuis, les malinois sont, comme leur bière, surnommés les Maneblusser.

Ma bière est servie, l’opération diversion réussie.

Mais moi, je suis effectivement au courant de l’existence de Tinder et je me dois quand même d’expliquer pourquoi ce profil a été créé. On pourrait se dire qu’à 44 ans c’est un peu tard pour tenter de nouvelles rencontres qu’on espère coquines, qu’il vaut mieux laisser ça aux plus jeunes, surtout quand on a déjà deux gosses. Mais bon, le profil a déjà été créé. Malheureusement, il n’y a pas eu grand monde au portillon même si le cas était désespéré, tout comme cette tentative de toucher le plus de personnes possible avec ce profil sur Tinder, mais rien n’a pu être fait. Quand j’ai raconté cette histoire à mes élèves, l’un d’eux ma même dit « Quoi ?! Mais pourquoi on ne parle pas de ça au journal télévisé ? » Oui, je suis d’accord avec lui. On en a parlé un peu, mais pas beaucoup, pas assez en tous les cas. J’y repense souvent à ce profil.

Il y en avait quand même 700 comme lui au début des années ’70. Mais lui, il était le dernier mâle. La dernière fois que j’ai repensé à cette histoire de profil Tinder c’est en découvrant Caltrop et leur album « Ten Million Years And Eight Minutes » :

Ce rhino, avec des ailes de papillon, qu’est-ce que c’est beau. C’est surtout la précision du « Dix millions d’années et huit minutes » qui m’a frappé. Est-ce que Sudan, le dernier rhinocéros blanc mâle du nord, euthanasié le 19 mars 2018 au Kenya était, au moment précis de sa mort le dernier représentant d’une lignée apparue il y a exactement 10 millions d’années et huit minutes ? J’imagine que les vétérinaires, au moment d’injecter la dose létale, au bord des larmes, ont noté une heure précise, souci administratif, quand le cœur de l’animal s’est arrêté de battre, une phrase sobre du genre « 2:08 pm, Sudan is dead ». Ça n’aurait servi à rien de tenter de le faire vivre plus longtemps, il n’arrivait même plus à se déplacer tout seul. Ça faisait un an à peine que son profil Tinder avait été créé par Ol Pejeta Conservancy, l’organisation responsable de la réserve du même nom au Kenya. Le but de l’opération ? Élever Sudan au rang de « célibataire le plus convoité du monde » pour sensibiliser le grand public à la situation de quasi-extinction du rhino blanc du nord et tenter de lever des fonds pour essayer une insémination artificielle sur les femelles encore en vie. Il n’y avait pas beaucoup de candidates pour Sudan, les seules femelles qui auraient pu aller consulter son profil étaient Najin, sa fille survivante après la mort de Nabiré et sa petite-fille Fatu. Un peu glauque cette consanguinité. Des échantillons d’ADN de Sudan ont quand même été prélevés, on ne sait jamais, dans le futur peut-être, la technique d’insémination artificielle sera au point. C’est la seule chance de préserver la sous-espèce, prolonger sa survie encore un peu. C’est dérisoire même si l’espoir pourrait faire revivre. (Si tu veux en savoir plus sur la vie de Sudan, sa page wiki est bien documentée.)

La famille des Rhinocerotidae a ses origines qui remontent à la fin de l’Eocène, il y a plus ou moins 34 millions d’années. Beaucoup d’espèces sont apparues et ont disparu, au moins 26 genres de Rhinocerotidae ont habité l’Eurasie et l’Amérique du Nord jusqu’au milieu de l’Oligocène. Aux alentours d’1,5 millions d’années, le rhinocéros blanc se sépare de l’espèce des rhinos noirs en Afrique. L’espèce se divise ensuite en deux sous-espèces, les rhinos blancs du nord et ceux du sud. On parle de sous-espèces car bien que différents sous certains aspects et séparés géographiquement, ils peuvent avoir une descendance fertile dans le cas où ils se rencontreraient quand même, aux détours d’une savane.

Bon, vous êtes bien d’accord que si j’avais raconté cette histoire de rhinocéros à ma femme pour lui expliquer ma connaissance de Tinder j’aurais eu l’air d’un guignol, non ? Sudan, lui, il ne se posait sûrement pas toutes ces questions stupides. On est quand-même une drôle d’espèce, nous, Homo sapiens. En 44 ans, on a perdu 60% des effectifs de vertébrés sauvages selon le dernier indice « planète vivante » de la WWF. 60% en un peu plus de 40 ans, un véritable effondrement. Cette histoire de pouce préhenseur, de cerveau qui consomme 25% de nos nutriments et de notre oxygène pour « labourer, traire, rafistoler une durite, consigner un bail, stocker des hydrocarbures (…) assaisonner, joindre, vernir, pédaler (…) et se tenir debout (…) » (C’est extrait de « Goéland », du Théatre Sans animaux), c’est pas un truc qui pouvait finir bien.

60 % des vertébrés.

Et après nous, les arthropodes.

 

2 réflexions au sujet de « Tinder, pour les cas désespérés »

  1. Pourquoi tant de clichés sur tinder, sur les relations de couple en général?
    Tinder est un lieu de rencontre comme un autre. On utilise cette application comme on le veut. Je suis désolée pour toi qu’un climat soupçonneux règne dans ton couple.
    Et surtout désolée pour les rhinos… c’est bien d’en parler. Les humains vont trop loin. On assiste à ces extinctions. On paiera pour nos bêtises.

    • Salut Ali !

      Désolé pour les stéréotypes lourdingues… Cependant, le sujet principal n’est pas Tinder ou les relations de couple, c’était l’accroche, pas subtile, certes (assumé), mais accroche quand-même ; entre nous, avec le titre et la photo mise en avant, tu t’attendais à une analyse plus subtile ? Et est-ce que tu aurais lu mon article si il ne traitait en apparence pas de Tinder ? Je pense que c’est aussi une des raisons pour lesquelles Ol Pejeta a créé un profil Tinder pour Sudan, ça allait toucher plus de personnes que la simple alerte « le dernier Rhino blanc du nord est moribond ». On n’aime pas lire de mauvaises nouvelles.

      Bon week-end !

      P.S. Ma femme a bien ri en lisant les premiers paragraphes, un peu moins en arrivant vers la fin. Aussi, j’ai nuancé le caractère « sexuel » des rencontres sur Tinder suite à ton commentaire. Bien sûr, on en fait l’usage qu’on lui donne, mais ce côté expéditif du « swipe gauche – swipe droit la photo », qui doit être l’usage majoritaire de l’appli, j’ai du mal…

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