« Ne prenez pas ce que vous avez ici comme un acquis, il y a du sang derrière » [Comment l’expliquer à mes enfants ?]

Article : « Ne prenez pas ce que vous avez ici comme un acquis, il y a du sang derrière » [Comment l’expliquer à mes enfants ?]
11 mai 2019

« Ne prenez pas ce que vous avez ici comme un acquis, il y a du sang derrière » [Comment l’expliquer à mes enfants ?]

Mardi trente avril nous avons organisé à l’école une journée de réflexion et de commémoration sur le génocide qui a eu lieu ici, au Rwanda, il y a 25 ans contre les Tutsis. Différents intervenants sont venus témoigner… Des récits poignants, vécus en chair propre.

Nos élèves sont très jeunes, ils ont entendu parler du génocide, dans les familles, parfois. On reste souvent souvent discret à ce sujet. Des personnes ont survécu et partagent parfois leurs récits. On en parle au cours, ils ont visionné des documentaires ou des films, mais on ne retire pas à nos ados leur belle jeunesse et leur innocence.

Mais la mémoire doit être transmise.

« Ne prenez pas ce que vous avez ici comme un acquis, il y a du sang derrière »

J’ai rarement vu mes élèves de quatrième secondaire aussi attentifs. Le militaire qui est venu témoigner dans notre groupe avait à peine 19 ans quand il a décidé de prendre les armes. Il était réfugié au Burundi en cette année 1989.

Novembre 1989… Ce mois-là, pour moi, c’est le souvenir de mon prof qui s’est mis à pleurer après la chute du mur de Berlin. Je finissais mes années de primaire, et un cycle de l’Histoire se clôturait, j’avais du mal à comprendre l’émotion des adultes, de mon grand-père aussi qui, lui, avait fait la guerre et passé quatre ans emprisonné en Allemagne ; il avait dépouillé le libraire du coin de la rue de toutes ses éditions spéciales de magazines et quotidiens du 9 et 10 novembre. Ce que je comprenais c’est que le monde n’était plus divisé en deux, qu’on allait arrêter de parler de bombes nucléaires et que l’humanité allait reprendre un visage humain. Douce innocence, belle jeunesse.

Au Rwanda, un jeune homme décidait de prendre les armes en 1989. « On avait 19 ans, on regardait Rambo, on croyait que c’était comme ça qu’on allait revenir au Rwanda. » Je dois avouer que j’imaginais qu’un militaire qui allait témoigner ça allait être un discours, sur la nation, l’amour de la patrie, le sacrifice. Il a évoqué l’amour de la patrie, certes, mais quand il arrivé dans son uniforme bleu de la force aérienne, il a regardé nos jeunes ados de classe moyenne, privilégiés, oui, il faut quand-même le dire, et on aurait dit qu’il s’était revu lui, à leur âge. « Vous savez, dit-il, j’étais un des meilleurs élèves de mon école, mais j’étais en marge de la société. Je n’avais pas d’avenir au Burundi comme réfugié et si je revenais au Rwanda, je n’avais pas d’avenir non-plus. Je n’avais pas d’autre choix. » La réalité était évidemment loin d’être comme dans un film. Ça a été dur de trouver les militants armés du Front Patriotique Rwandais dans la forêt qui de plus, était en déroute… Les pires ennemis des quelques militants de la guérilla étaient la faim et les maladies. Toutefois, la lutte devait continuer.

Au Rwanda, la société avait d’abord été classée entre Hutus, Tutsis et Twas par les colons. Ensuite, les Tutsis avaient été symbolisés par une allure, une taille et un nez ce qui les mènera à être discriminés aux sein de leur propre société, à ne plus avoir les mêmes droits que les autres. Ils ont très vite perdu leur humanité, et sont devenus des cafards, inyenzis ou encore des serpents, inzoka. Et les serpents, on les tue. Certains prétendaient même que les rebelles Tutsis armés avaient des cornes sur leur tête et une queue dans le bas du dos. La société s’est alors vite divisée, polarisée et des « hutus modérés », opposés aux plans futurs d’extermination, commençaient à être assassinés. Les humains d’un côté et le reste devait attendre son sort. Et en 1989, le sort des serpents et des cafards, était en train de se préparer. Les persécutions se répétaient, cependant les massacres qui allaient avoir lieu seront d’une ampleur horrifiante pour viser l’extermination des Tutsis.

Statuettes en bois
Statuettes en bois, Bujumbura. CC E. Leeuwerck

Évidemment qu’on a tous vu un uniforme rentrer, moi, mes collègues et nos élèves. Mais quand les yeux du militaire ont cligné, qu’il se retenait de pleurer, on a juste revu un gamin de 19 ans, un humain. « En 1993, nous explique-t-il, lors des accords de paix, lorsque nous nous sommes retrouvés face à face, les soldats des Forces Armées Rwandaises venaient voir derrière nous si on avait une queue et des cornes sur la tête comme on leur avait dit, mais ils étaient surpris de ne pas voir tout ça. Il y a eu de l’espoir à ce moment, on pensait qu’on allait rentrer au pays sans devoir nous battre. Mais ça n’allait pas se passer comme ça. »

Un élève demande : « Vous avez eu peur au front ? ».  « Oui, bien sûr. » L’homme devant nous, derrière son pupitre dans son uniforme bleu est toujours aussi ému. « On a tous peur, c’est ça qui nous tenait. J’avais l’espoir que mes enfants puissent vivre dans une société sans connaître la peur. Et puis, on survit un jour. Et puis, un autre. Et finalement on a l’espoir qu’on va terminer cette guerre vivant. Quand on est arrivés à Kigali, il y avait des morts, des morts partout. Et puis, on nous annonce qu’on a gagné. Les politiciens ont alors commencé à travailler et moi, je suis parti à la recherche de mes parents… » Il n’avait plus revu ses parents depuis son exil au Burundi, il retrouvera leurs dépouilles au milieu des cadavres amoncelés dans l’église de la Sainte Famille à Kigali.

« Vous avez tué ?« , demande un élève. « C’était la guerre », répond le militaire. Et ses yeux sont à nouveau humides. Et à ce moment, l’homme sort probablement l’une des phrases les plus importante de tout son témoignage : « Ne prenez pas ce que vous avez ici comme un acquis, il y a du sang derrière. » Je ne sais pas quel impact aura cette phrase sur nos élèves ados de la classe moyenne aisée du pays… »Il ne faut pas l’oublier. »

La mécanique génocidaire est cyclique. Ça commence par une classification, « eux » et « nous » et la fin du cycle est pire qu’un massacre, c’est le déni, on minimise les intentions, on minimise l’ampleur de la violence, on efface la mémoire de ce qui s’est passé. Et puis, ça risque de recommencer. Nous pouvons, nous devons casser le cycle génocidaire, nous avons le devoir de mémoire, nous ne pouvons pas oublier.

 [Comment l’expliquer à mes enfants ?] Je cherche un moyen d’expliquer l’inexplicable à mes enfants : pourquoi des frères et des sœurs décident de tuer leurs propres frères et leurs propres sœurs pour une idéologie, pour un dogme, pour rien d’objectif, en fait ? Je vous propose de m’accompagner dans ma réflexion afin de trouver une manière d’expliquer à mes enfants l’inexplicable.

Remarque : Un génocide, selon le « Genocide Watch » évolue en 10 étapes :

  1. La classification qui est la division des personnes entre « nous » et « eux » par des groupes en position d’autorité, selon l’origine ethnique, la race, la religion ou la nationalité.
  2. La symbolisation où l’on identifie des gens en tant que Juifs, Roms, Tutsis, etc. en les distinguant par des couleurs ou des vêtements symboliques (ou des cartes d’identité « ethniques » dans le cas du Rwanda)
  3. La discrimination lorsque le groupe dominant utilise la loi, les coutumes et le pouvoir politique afin de nier les droits d’autres groupes.
  4. La déshumanisation qui affirme par propagande la valeur moindre du groupe victime par rapport au groupe majoritaire, ils sont assimilés à des animaux, des insectes ou des maladies.
  5. L’organisation par la conception de plans de meurtres génocidaires, en général par l’État, son armée ou des milices.
  6. La polarisation, qui est l’amplification des différences entre les groupes par la propagande, l’interdiction d’interactions entre les groupes, les meurtres des membres modérés du groupe oppresseur.
  7. La préparation avec l’identification et la séparation des groupes victimes. Obligation de porter des symboles ; déportation, isolement et famine planifiée. Préparation de listes de mise à mort.
  8. Les persécutions lorsque les victimes sont identifiées et isolées en raison de leur ethnicité ou de leur identité religieuse. Au sein de l’État génocidaire, les membres des groupes discriminés vont parfois être obligés de porter des symboles les identifiant et biens et les propriétés sont souvent expropriées.
  9. L’extermination, début des massacres, perçus par les tueurs comme des actes « d’extermination » car ils croient que leurs victimes ne sont pas pleinement humaines.
  10. Le déni, la négation par les auteurs d’un génocide d’avoir commis des crimes. Le blâme est souvent rejeté sur les victimes et les preuves sont dissimulées, les témoins sont intimidés.

Sources :

Genocidewatch

Musée de l’Holocauste de Montréal

Une dernière remarque :

Ça me fait froid dans le dos de constater qu’en Europe, par exemple, le discours haineux de l’extrême droite (qui revêt une cravate et des allures tout à fait respectables quand il communique à la télé, à la radio…) arrive aisément à l’étape 4 par ses discours imagés concernant la partie de la population qui n’a pas, selon eux, assez de « racines » européennes ou à l’égard des migrants « envahisseurs », vecteurs de maladies telles que drépanocytose ou qui seraient des violeurs compulsifs. Dans certains cas, on en arrive à l’étape 5 lorsque des groupes violents s’organisent en sortes de milices « d’autodéfense » et s’en prennent directement à des personnes considérées comme « étrangères » à leur territoire. Peut-on même penser que l’on arrive à l’étape 6 si des militants anti-racistes se font menacer, tabasser, tuer ?

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Commentaires

Emma
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Très bel article, clair et concis

Lagrenouille
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Merci ;-)