La Roussette paillée, ma voisine, est une star mal aimée

On les soupçonne d’être d’intimes complices de tueurs en série tels que Ebola, Rage et autres fièvres diverses. Elles sont aussi le réservoir naturel de la fièvre de Marburg qui tue jusqu’à 90% des malades. Oui, de vraies stars.

La première fois que je les ai aperçues c’était à la tombée de la nuit, elles aiment cultiver le mystère. On est pas toujours très sûr de ce qu’on voit à ce moment, la lueur de la lune est encore timide et on doute que le soleil nous éclaire encore. Alors, quand on voit, haut dans le ciel, des souris voler, on se demande ce qui se passe. Leurs ailes d’une bonne trentaine de centimètres d’envergure aux longs doigts frêles tendent une fine membrane de chair le tout surmonté d’une tête de rat ! C’est la Roussette paillée, Eidolon helvum, qui est répartie un peu partout sur le continent africain. Elles volent par dizaines, toutes dans la même direction, chaque fin de journée c’est le même rituel. Je ne sais pas si elles migrent, si elles vont vers un territoire de chasse ou si elles reviennent en sens inverse au lever du jour. Parce qu’il y en a plein d’autres qui restent dans les arbres de mon quartier, nuit et jour. Elles s’y disputent, se reproduisent, meurent même. A bout de force, certaines tombent à terre. Et là, c’est la folie. Les personnes font un cercle autour de la bête agonisante. Au sol, elle a un aspect hideux, elle rampe, ses ailes sont encombrantes et ont l’air d’être une excroissance inutile. L’animal cherche à fuir, à monter sur un tronc assez haut que pour prendre son envol – les chauve-souris ne savent pas prendre leur envol depuis le sol – mais la drôle de bête ne pourra pas aller bien loin. Les gens s’agitent devant ce spectacle, on se fait peur, on la tape avec une branche jusqu’à ce que quelqu’un lance l’idée qu’elle pourrait être malade. On s’écarte prudemment. Elle sera laissée agonisante et ensuite ramassée avec un bâton, posée au fond d’un sac poubelle.

J’en ai une fois recueilli une. Des élèves m’avaient signalé qu’une chauve-souris se traînait dans une des rigoles de l’école. Elle était mal en point, probablement blessée par un Milan, Milvus Parasiticus. Elle n’a pas passé la nuit mais j’ai cependant eu le temps de l’observer un peu. Les ailes glabres, les doigts surmontés de griffes longues et courbées, la mâchoire et le museau d’un chien en miniature, les yeux globuleux et étrangement expressifs. Et quand elle se cache derrière ses ailes membraneuses, les oreilles elliptiques toujours à l’affût, elle prend un air de vampire. Faux air – question de style bien-sûr – puisque la Roussette est frugivore. Mais je ne doute pas qu’elle puisse infliger de belles morsures à qui tente de la taquiner !

Roussette

Roussette paillée, Eidolon helvum, (Eric Leeuwerck, (CC BY-NC)

Elles voyagent à vue contrairement à la majorité de leurs congénères chiroptères, d’où leurs gros yeux. Elles jouent un important rôle de pollinisation et de dissémination des graines, d’arbres principalement. Les roussettes et le baobab ont à ce niveau une relation très intime, elles pollinisent les fleurs des emblématiques arbres qui s’ouvrent à la tombée de la nuit et fanent au matin.

Le jour, dans les arbres, elles se regroupent, tête à l’envers par grappes. Elles se disputent, avec des coups d’ailes, de griffes de dents et des cris, des sortes de gargarismes. L’enjeu des querelles ? Rester le plus près du tronc, à l’abri des prédateurs.

Et en-dessous des arbres qui les abritent, des déjections, des cadavres, des mouches et une odeur très désagréable. Alors elles sont chassées. Et comme les arbres dans Kigali sont progressivement abattus, elles se retrouvent toutes aux mêmes endroits. Il y a encore quelques mois, elles squattaient aux alentours des parcelles de la Présidence mais les militaires de la Garde leurs tiraient dessus. Elles ont migré vers le sommet de la colline, toujours à Kiyovu, dans le quartier de l’Ecole Belge. Elles ont d’abord élu domicile sur les arbres du Lycée de Notre-Dame de Citeaux mais les nonnettes de l’internat ont décidé de faire couper leurs arbres à leur tour… Elles sont parties, en nuées de centaines de roussettes, pour s’abriter dans les grands arbres autour de l’Ecole, là où vivent certains profs. Les jardins et les impasses se remplissent de déjections, de bruit et de roussettes mortes. On me consulte – prof de bio oblige – pour savoir ce qui peut être fait pour les faire fuir mais je ne sais pas, planter des arbres ? Les laisser tranquille ? Les chiroptères de manière générales sont directement menacés par le réchauffement climatique. Ici, à Kigali, l’urbanisation s’acharne sur elles aussi. Par principe et en théorie, toute vie sauvage est protégée au Rwanda. Mais dans la pratique rien n’est mis en place pour la protection des espèces peu médiatisées. Leur population n’est pas recensées, pas de refuge n’est prévu pour les roussettes, il y a facilement plusieurs centaines de ces bestioles dans le quartier ! Et leur mauvaise réputation, exacerbée par la médiatisation d’Ebola ne joue pas en leur faveur. Même si leur population est stable pour le moment, un potentiel de menace existe sur les roussettes.

Et à propos, quelle est la solution envisagée par l’administration de l’école belge ? Abattre les arbres. ce qui a été fait ce matin.

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