Si seulement j’avais connu Stephen Hawking plus tôt…

Si mes profs de secondaire m’avaient mis entre les mains Une brève histoire du temps de Hawking, ma vie aurait peut-être été différente

La physique en secondaire m’a fait souffrir au point de me faire dire, trop jeune, que ce domaine des sciences n’était pas fait pour moi. Avec le recul, je me demande si la physique n’était vraiment pas faite pour moi ou alors si ce sont mes profs qui ont réussi à m’en détourner. Oui, c’est peut-être facile de jeter (une fois de plus) la pierre aux profs, (je suis prof de sciences hein !), mais vous allez peut-être me comprendre en lisant mes expériences en pédagogie de la physique en secondaire, à Schaerbeek, au tout début des années ’90.

Le prof de physique qui s’en fout

Alors voilà. En première ou deuxième secondaire, je ne sais plus trop (mais c’était avant le suicide de Kurt Cobain et après la chute du mur de Berlin) j’ai eu la joie d’avoir un tout jeune prof qui passait ses cours à nous raconter des blagues, à nous expliquer pourquoi une trompette émettait des sons différents du saxophone. Il nous demandait aussi si on savait pourquoi, en tapant sur un tapis sale, la poussière se contentait de tomber ou lieu d’être propulsée horizontalement. Tout cela était réalisé à l’aide de dessins à la craie sur un tableau noir, sans jamais aucunes couleurs. Le prof s’était un jour moqué de moi devant la classe quand j’avais réalisé, pour une interro, le schéma d’une trompette avec des cordes à l’intérieur… Je pensais que c’était l’origine des sons de la trompette. Mais non. Je n’avais rien compris à son cours, alors, j’inventais des instruments de musiques incohérents. Mais les sons qui en sortaient étaient tellement beaux…

Teacher GIF

La prof de physique alcolo

En troisième secondaire, ma prof de physique était alcoolique. Elle nous a expliqué le fonctionnement du thermomètre. Merci, on ne savait pas ce que c’était. Et des trucs sur la pression aussi, du style « Blaise Pascal » mais on pensait « Blaise qui baise et bande à l’aise ». La prof arrivait en général saoule pour notre seule heure de physique de l’après-midi. Elle devait avoir la quarantaine à l’époque. Toujours en mini-jupe, les cheveux blonds, longs qu’elle avait gras. Elle était une fois tombée en classe, on avait vu sa culotte, horrible spectacle que cette déchéance humaine. Cette prof faisait des crises d’angoisse dans le noir et donc, on n’hésitait pas, en hiver, alors qu’elle menait notre rang en classe, à éteindre les lumières du couloir. Et elle se mettait à gueuler, ça faisait bien rire mes camarades de classe. Pas elle. Elle se remettait de ses émotions avec une lampée de mauvais whisky et nous racontait ensuite une partie de sa misérable vie. Moi, je ne rigolais pas toujours, je pensais à des trucs… Des machins abstraits, je ne sais plus trop quoi.

Drunk GIF

La prof de physique par défaut

En cinquième secondaire, on a eu droit à « Stripe », la chef des Gremlins : c’était une vieille grosse et moche qui se déplaçait à l’aide d’une béquille et qui avait une mèche blanche en plein milieu de sa tignasse noire tirée en queue de cheval. Devant un tel phénomène, on s’était inventé l’histoire que notre vieille prof de physique s’était faite virer de sa centrale nucléaire après s’être irradiée elle-même et la moitié du personnel de la centrale. Une histoire digne de la série animée « Les Simpson ». Ou alors, que quelqu’un lui avait donné à manger après minuit (pour ceux qui connaissent les Gremlins) :

Christmas Movies Gremlins GIF

En fait, la pauvre dame avait probablement été relocalisée dans l’enseignement après avoir été victime d’une restructuration au sein de sa boîte. Elle a alors tiré ses dernières années à donner des cours de physique avant la quille. C’est nous qui avons payé le prix de sa frustration : Mouvement Rectiligne Uniforme, Accéléré, ou pas. Et des virages aussi, avec des histoires de tangentes.  Elle gribouillait des équations qu’elle estimait « simples » au tableau. Celui qui osait dire qu’il ne comprenait pas ses « explications » se faisait traiter d’imbécile. « Tu es sensé savoir ça » nous enchaînait-elle. Elle était donc vieille prof. Dans ma tête, j’imaginais que je lançais des craies s’écrasaient sur son tableau, ça faisait des constellations sur un fond noir infini.

Une brève histoire du temps :

« Du big-bang aux trous noirs », l’œuvre majeure de vulgarisation de Hawking a été traduite en 35 langues ! C’est aussi 10 millions d’exemplaires qui se sont vendus depuis sa parution ! Et même pas un exemplaire de l’œuvre de Stephen Hawking n’a jamais atterri dans mes mains d’adolescent curieux : quel mystère de l’Univers ! Que nous serait-il arrivé si l’un de nos profs, au lieu de s’en foutre, au lieu de boire sa bibine ou au lieu de ruminer sa putain de vie, nous avait mis entre les mains « Une brève histoire du temps » ? On est d’accord, je le répète, c’est facile de jeter la pierre aux profs. Mais quand-même : qui à part eux auraient pu m’initier à temps à Hawking ? Oui, c’est vrai, j’aurais pu être curieux, chercher et tout ça, mais voilà, avec ces profs, la physique, c’était chiant. Pour mes potes, la physique c’était chiant. Pour mes parents, le mot « physique » voulait dire cours de gymnastique.

Et donc voilà. J’ai découvert Hawking trop tard. Et il est mort trop tôt, l’histoire de son temps a été (trop) brève.

S. Hawking, « Star Child » Crédit : NASA (Domaine public)

Quand on interrogeait Hawking pour savoir quelles personnes l’avaient inspiré, il parlait de Dikran Tahta, modeste prof de math. Oui rien que ça, un prof, mais qui aimait son métier. Parce qu’au fond, c’est de ça qu’on parle ici : de passion. On l’a ou on ne l’a pas. Si on ne l’a pas, eh bien, il faut changer de vie car si le dégoût est contagieux, la passion se communique.

Qui d’autre peut communiquer une passion mieux qu’un prof ou un vulgarisateur ? Car Hawking était le père des vulgarisateurs modernes : pas de prise de tête, il expliquait simplement son job, communiquait ses découvertes importantes, sans condescendance. Hawking, en plus d’être un grand cerveau, un chercheur hors-pair était un passeur de sciences. Nous, profs, nous devons être le relais de ces personnages d’exception puisque nous sommes en contact, tous les jours, avec des gamins en quête de sens, avides de savoir ! Nous devons communiquer, transmettre une passion.

En fait la vie, c’est vivre une passion. Sans passion à vivre et à transmettre, il n’y a pas de vie. C’est d’une certaine manière le dernier enseignement de Stephen Hawking qui, dans un Univers ou il n’y pas la place pour dieu, s’en est retourné à ses poussières d’étoiles.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *