La roussette paillée de Kigali est en grave danger

La roussette paillée Africaine est une espèce de chauve-souris frugivore classée quasi-menacée sur la liste rouge de l’IUCN. La destruction des ses sites de repos diurnes et d’alimentation représentent une grave menace pour la survie de l’espèce à Kigali.

Je suis en train de conclure une recherche de deux ans sur le sujet, je règle quelques petits détail avant de proposer mon texte au fameux « peer-reviewing » obligatoire pour espérer être publié. Mais en avant première (comment il se la joue !) je vous présente la traduction de la partie Discussion/Conclusions de ma recherche :

E. helvum à Kigali. Crédit J. Ntwara (avec son aimable autorisation)

« La colonie de la colline de Kiyovu à Kigali a souffert des sévères coupes d’arbres qui ont été opérées depuis le début de cette étude en septembre 2016. Aucun des deux sites n’a accueilli de groupes de chauves-souris de manière permanente depuis octobre 2018 en ce qui concerne le site de « Camp Kigali » et depuis septembre 2017 en ce qui concerne le site de la « Présidence ». Les sites arborés fréquentés la nuit par les chauves-souris pour leur alimentation ont également été sévèrement affectés par les changements urbains de Kiyovu et de Kigali en général. Il ne fait aucun doute que la population d’E. Helvum est affectée par ces changements. Cette étude a cependant collecté d’importantes données concernant les habitudes d’E. Helvum dans le quartier de Kiyovu et alentours avant les importantes coupes d’arbres.

Dissémination de graines de le pollen

Hall (1983) a démontré que les chauves-souris frugivores sont des disséminatrices efficaces de graines, tout comme E. helvum, qui est capable de transporter des graines sur de très grandes distances (Richeter et cumming 2008). Les chauve-souris frugivores effectuent aussi des échanges de graines entre différentes parcelles de forêt et participent à la colonisation végétale de larges surfaces ouvertes et dénudées de végétation (Phua et Corlett 1990), elles peuvent également transférer des graines et du pollen entre différents sites dans des paysages fragmentés (Bollen et al. 2004). Selon Richter et Cumming (2008) E. helvum peut parcourir jusqu’à 59 km par nuit entre ses sites de repos diurne et ses sites d’alimentation.

La présente étude a révélé que la colonie d’E. helvum de Kigali consommait les fruits de 11 arbres différents appartenant à 6 familles différentes (Voir Tableau 1) dont plusieurs espèces indigènes du genre Ficus sp. (Ficus sycomorus ; Umuvumu, un arbre d’une grande importance dans la culture rwandaise). Il a aussi été que l’espèce pollinisait les fleurs de deux espèces d’arbres (Voir Tableau 1).

Tableau 1 : Interactions observées entre E.helvum et différentes espèces végétales à Kigali ; Eric Leeuwerck

Destruction des sites de repos diurnes

Les sites de repos diurnes étaient situés sur des terrains publics et privés avec, dans le cas du site de « Camp Kigali » une grande activité urbaine : garage, magasins, école primaire. Un article publié dans le journal Igihe (2016) décrit la crainte des personnes du quartier : odeurs et peur des maladies. Des rencontres informelles avec des professeurs de l’école primaire sur le site de « Camp Kigali » et des habitants du quartier révèlent qu’ils sont dérangés par le bruit des chauves-souris ainsi que leurs excrétions et que les enfants de l’école primaire en ont peur. Le Vice Maire de Kigali a déclaré lors d’une rencontre informelle que, de son point de vue, ces chauves-souris sont une nuisance et que la seule solution serait de couper les arbres. Le propriétaire d’une partie du terrain a expliqué être mis sous pression par les occupants de son terrain pour faire partir les Roussettes, il a pris des mesures telles que faire de la fumée avec des herbes mouillées ou couper des arbres (coupes radicales de septembre 2017). La dernière coupe radicale des arbres d’octobre 2018 est apparue dans un contexte de crise d’Ebola dans les provinces du Kivu en RDC, provinces frontalières avec le Rwanda. Des études démontrent un lien entre les chauve-souris frugivores et le virus Ebola (Hayman et al. 2012). Beaucoup de personnes expriment leur peur que les roussettes de Kigali apportent Ebola dans le pays. Lors des dernières coupes radicales, ce sont les espèces d’arbres choisies par les Roussettes qui ont été ciblées pour l’abattage, Cupressus lusitanica principalement (voir Tableau 2). Ces faits démontrent à quel point il est important que les autorités locales et les personnes qui fréquentent les sites où E. helvum réalise ses activités soient informés et sensibilisés afin de changer l’image des roussettes auprès du grand public.

Tableau 2 : coupes d’arbres effectués au site de « Camp Kigali », Eric Leeuwerck

Variation des effectifs de la colonie

Selon les comptages d’effectifs d’E. helvum effectués mensuellement sur le site de Camp Kigali, il apparaît que leur nombre fluctue de manière saisonnière, elles étaient en nombre plus élevé durant les mois de mai et juin (7800 en juin et 4600 en mai 2017) et 0 chauve-souris ont été observées durant les mois de janvier à février 2017 et janvier 2018. Cette variation saisonnière est corroborée par les conclusions de Richter et Cumming (2006) que E. helvum est une espèce migratrice. En juin 2018, le nombre de chauve-souris a atteint 7800 individus selon les estimations de la présente étude alors qu’en mai 2017, moment du pic d’effectifs de la colonie pour cette année-là, elles étaient 4600. Cet influx de près de 3200 chauve-souris peut s’expliquer par les deux hypothèses suivantes :

  • Il y a des contacts entre la colonie de Kiyovu et d’autres colonies aux alentours de Kigali, comme celle de Rwamagana où une colonie de chauve-souris a été observée.

  • Le site de « Camp Kigali » est le seul site ayant subsisté et pouvant accueillir des Roussettes paillées à Kigali après les coupes radicales du site de la « Présidence » en septembre 2017.

La période de monitoring dans le cadre de cette étude était relativement courte pour donner des conclusions définitives concernant l’origine de cet influx de Rousettes paillées. Cependant, puisque des sites de repos diurnes ont été détruits (le site « Présidence » n’existe presque plus) et que le site « Camp Kigali » a lui aussi subi de sévères destructions en septembre 2017, il semble peu probable que les Roussettes aient choisi cet endroit, il semble plutôt qu’elles aient été contraintes d’y aller, malgré la présence des autres chauve-souris, n’ayant pas d’autre endroit pour leur repos diurne, avant les derniers abattages d’arbres d’octobre 2018.

Arbres coupés en octobre 2018 sur le site de Camp Kigali. Crédit Eric Leeuwerck (CC-BY NC)

Suite aux abattages d’arbres de septembre 2017 et d’octobre 2018, des petits groupes de chauves-souris ont été observés en mouvement alors que d’autres groupes se sont organisés pour aller en sites de repos diurnes dans des endroits de la ville où elles n’avaient pas encore été observées de manière régulière. Suite aux coupes d’octobre 2018 du site de « Camp Kigali », quelques chauve-souris ont été observées près du site de la « Présidence » dans des parcelles de particuliers et ont ensuite disparu. Un groupe a encore été entendu le 23 octobre dans la vallée entre Kiyovu et Rebero pour ensuite disparaître dans la nature. Leur trace a, jusqu’à présent, été perdue.

Une augmentation de la mortalité d’E. helvum a été observée durant les périodes de septembre à décembre. Après cette période, le nombre de chauve-souris diminuait fortement lors des comptages (Voir Figure 1.).

Figure 1 : Fluctuation des effectifs d’E. helvum sur le site de « Camp Kigali » entre mai 2017 et juillet 2018, Eric Leeuwerck

Les roussettes de Kigali luttent pour leur survie

Les chauve-souris souffrent grandement de la période sèche (Septembre-octobre). Suite à cette période, aux alentours de fin décembre, janvier et Février, la disponibilité en fruits dans la ville sur les arbres diminue drastiquement annuellement (observation personnelle), cela correspond à leur départ saisonnier qui s’apparente à une migration annuelle. Mickleburgh et al. (1992) suggèrent qu’un déclin de population et des dynamiques de population altérées sont communes chez la plupart des espèces de chauves-souris frugivores et serait une réponse à la déforestation, à la perte d’arbres sur leurs sites d’alimentation et de repos diurne, et autres changements d’origine anthropique de leur habitat, au changement de disponibilité et de répartition de leurs sources de nourriture. C’est en accord avec les suggestions de Mickleburgh et al. (1992) que l’on peut conclure que le comportement erratique de la colonie d’Eidolon helvum à Kigali est une réponse aux changements radicaux que les Roussettes subissent.

La perte d’arbres pour le repos diurnes d’E. helvum est une menace majeure pour le maintient de l’espèce à Kigali et rend leur avenir incertain en ville. Il est donc fort probable que la disparition des sites habituels pour le repos diurnes des chauves-souris détruise la colonie d’E. helvum elle-même, obligeant les chauves-souris à trouver des sites alternatifs, ce qui semble très difficile étant donné l’urbanisation croissante de Kigali et du Rwanda en général. Poiani et al., (2000) ont démontré que les Roussettes paillée africaines ont besoin d’un réseau fonctionnel de sites de repos et d’alimentation. Cela signifie que E. helvum nécessite un grand nombre de sites pour sa survie. Les observations réalisées dans le cadre de cette recherche au sujet de la destruction des sites de repos diurnes, de leurs mouvements erratiques et de la variation de leurs effectifs suggèrent que la colonie d’Eidolon helvum de Kigali est en train de lutter pou sa survie.

Si des mesures urgentes ne sont pas prises pour la protection de la colonie de Kigali, une diminution drastique dans les effectifs de ce qui fut la « colonie de Kiyovu » vont se produire dans un futur proche.« 

Références :

Bollen, A., Van Elsacker, L., and Ganzhorn, J.U. 2004. Relations between fruits and disperser assemblages in a Malagasy littoral forest: a community-level approach. Journal of Tropical Ecology, 20: 599 – 612.

Hall, L.S. 1983. Black flying-fox, in Complete book of Australian mammals (R. STRAHAN, ed.). Angus and Robertson Publishers, Sydney, 280–281

Hayman, D.T., Yu, M., Crameri, G., Wang, L.F., Suu-Ire, R., Wood, J.L., and Cunningham, A.A. 2012. Ebola virus antibodies in fruit bats, Ghana, West Africa. Emerging infectious diseases, 18(7): 1207 – 1209.

Igihe. 2016. Camp Kigali:Uducurama dushobora gushyira mu kaga ubuzima bw’abanyeshuri. [Accessed 2017 November 9]. http://igihe.com

Mickleburgh, S.P., HUTSON A.M. and RACEY P.A. 1992. Old World fruit bats. An action plan for their conservation. IUCN, Gland, Switzerland, viii + 252 pp.

Phua, P.B., Corlett, R. 1990. Seed dispersal by the Lesser Short-nosed Fruit Bat (Cynopterus brachyotis, Pteropodidae, Megachiroptera). Malayan Nature Journal 42: 251-256

Poiani, K.A., B. DRichter, B.D., Anderson, M.G. and Richter H.E. 2000. Biodiversity conservation at multiple scales: functional sites, landscapes, and networks. Bioscience, 50: 133 – 146.

Richter, H.V. & Cumming, G.S. 2006. Food availability and annual migration of the straw-colored fruit bat (Eidolon helvum), Journal of Zoology (London) 268, 35 – 44.

Richter, H.V. and Cumming, G.G. 2008. First application of satellite telemetry to track African straw-coloured fruit bat migration, Journal of zoology, (London) 275: 172 – 176.

4 réflexions au sujet de « La roussette paillée de Kigali est en grave danger »

  1. Merci pour ta persévérance, la lecture est intéressante.
    J’ai cependant 2 remarques:

    Primo, l’hypothèse que la diminution de la population d’E. helvum observée durant les périodes de septembre à décembre soit due à une mortalité est probable. Mais il peut y avoir une autre hypothèse pour cette diminution de la population, comme la migration vers des zones plus accueillantes.
    On imagine sans difficulté que les cadavres éventuels sont vraisemblablement évacués par la population et/ou par les services municipaux, sans recensement, donc je ne vois pas ce qui permet d’affirmer avec certitude une mortalité et d’exclure un déplacement.

    Deuxio, le fait que la disparition des sites habituels rende peu probable la relocalisation sur d’autres sites aux alentours de la zone de départ n’élimine pas la possibilité que le déplacement se fasse vers des lieux beaucoup plus éloignés, en plusieurs étapes, si nécessaire. Il est impossible d’exclure l’hypothèse que tu n’as pas encore trouvé les nouveaux sites occupés. Je ne vois pas comment trancher si ce n’est en mettant des radios-emetteurs sur plusieurs individus. Ce qui est un challenge assez amusant (via alibaba, aliexpress,… c’est devenu tout-à-fait abordable la micro-électronique, ceci dit).

    Bref, tu as encore de quoi écrire un prochain protocole et un prochain article. 😀

    Bonne continuation !

    • Hello la Salamandre !

      Merci pour tes remarques. C’est peut-être mal exprimé, mais je fais plutôt un lien entre la diminution de la population et la diminution de disponibilités en fruits à Kigali. Il est fort probable qu’elles migrent, comme elles le font dans beaucoup d’endroits d’Afrique.

      En ce qui concerne leur départ vers d’autres zones, dans l’absolu, je n’ai effectivement peut-être pas trouvé le site sur lequel elles ont vont aller cependant (oui, ma conclusion est un peu forte), le pays est bien quadrillé par différentes recherches mais aussi, l’arrivée du groupe des 3200 roussettes en mai sur le site de Camp Kigali déjà fort réduit me fait dire qu’elles n’avaient pas d’autres endroits où aller. Alors oui, il est fort probable que si elles ne sont plus trouvables à Kigali, suite à la coupe des arbres d’octobre elles entreprennent une sorte de migration précoce et ne reviendront peut-être plus, j’attends de voir en avril-mai 2019. A titre d’exemple, les grues couronnées, qui ont bénéficié d’un programme de sauvegarde au Rwanda sont en train de partir petit à petit vers les frontières et quitter le Rwanda spontanément… 12millions d’habitants dans ce petit pays, ça a un impact sur la biodiversité.

      Je t’envoie un mail avec l’article complet en anglais, j’aimerais avoir ton avis critique 😉

      Bises !

      Lagrenouille

      • Super, merci, je lis ça ce week-end.
        Les rapports sur l’érosion générale de la biodiversité ne bénéficie pas de l’ampleur médiatique du GIEC, mais partout les signaux sont tout aussi alarmants, l’urgence est là.

        Pour info, j’ai vu pour la première fois, dans un salon pour amateurs de nouveaux animaux de compagnie à Anvers, un amphibien serpentiforme en vente, sans doute de la même espèce que celui que tu avais photographié, si je me souviens bien, dans ton compost. On me l’a présenté comme mangeur de larves.

        On exposait aussi dans ce même salon des Solenopsis invicta, les célèbres fourmis de feu, parmi d’autres espèces réputées envahissantes.
        Tout… va… bien…
        Le vendeur a essayé de me présenter l’éthique de sa démarche par le « choix d’exposer sans vendre pour sensibiliser aux dangers ». Hum… après quelques minutes d’échange, il a quand même fini par reconnaitre que dans la communauté des amateurs de fourmis, certains donnaient en été un accès à leur jardin à certaines de leurs colonies.
        Pas.. de… panique…

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