A Nyamata, les vêtements des morts sont entassés sur les bancs de la chapelle

[Comment l’expliquer à mes enfants ?] Pour trouver un moyen d’expliquer l’inexplicable à mes enfants, le génocide des Tutsi au Rwanda, je me replonge dans un vieux souvenir, la visite du mémorial de Nyamata en 2009.

Il faisait sec et chaud en ce mois de février 2009. Il y avait encore une gare routière au centre-ville de Kigali, au quartier San Mateus. Ça criait les destinations, ça les vendait en fait, comme si il valait mieux aller à Kibuye plutôt qu’à Butare. Moi et ma compagne, on voulait aller à Nyamata.

Arrivés à destination, on descend les pieds directement dans la latérite rouge-orange et on laisse repartir le mini-bus avec ses conversations, sa musique pas trop fort et ses toc-toc sur la carrosserie quand on arrive à destination.

On demande notre chemin :

– L’église de Nyamata ?

– Mémorial ?

– Oui…

Les bras se tendent tous dans la même direction. Avant de prendre le chemin indiqué vers la droite, il y a, sous les eucalyptus, un ensemble, de tombes couvertes de carrelage blanc pour certaines et surmontées de quelques croix.

Suivis par notre nuage de poussière, on s’arrête un moment près d’une école pour examiner les cartes géographiques et les planches anatomiques peintes sur les murs de la cour de récréation.

Ecole Nyamata

Ecole à Nyamata  ; Crédits E. Leeuwerck

Nous y avons été guidés par un panneau triangulaire posé à même le sol qui indiquait, sur fond blanc, que des silhouettes d’enfants allant par deux avec une sacoche en main pouvaient croiser la route et se rendre à l’école sans trop faire attention aux voitures.

Crédits : E. Leeuwerck. Panneau enfants Nyamata

Nyamata ; Crédits : E. Leeuwerck

Et puis, là, à quelques centaines de mètres, l’église de Nyamata. Une dame blasée, assise devant une petite table sous l’auvent de l’entrée du bâtiment, nous fait signer un cahier à couverture bleue. On tente un « muraho » (« ça va ? ») et elle nous répond par un haussement de sourcils. L’entrée, c’est une lourde grille métallique défoncée et encadrée par des impacts d’éclats de grenades. C’est comme ça qu’ils sont rentrés. A l’intérieur, ils étaient plusieurs milliers.

C’est étrange comme il semble que certains endroits puissent avoir une mémoire. Cette église de Nyamata elle, elle ne garde pas les souvenirs des cris du moment où ils sont rentrés pour tuer après les explosions des grenades, ni même le fracas de la terreur dans les yeux, ni même les cris de désespoir qui couvrent les cris de douleur de la chair lacérée, des membres coupés, des crânes fracassés, des dernières prières hurlées à une divinité sourde – peut-on l’être à ces cris ? – des cris des enfants tués sous les yeux de leurs mères, les cris des mères tuées sous les yeux de leurs enfants, les murmures assourdissants de « toi aussi tu me tues ? ».

Les vêtements tachés de sang séché sont empilés sur les bancs de la chapelle et sur l’autel, un tissu sale porte une machette rouillée.

Pendant un moment, les petites chauves-souris abritées dans les recoins du toit et des murs laissent échapper un cri strident et court, en accord avec l’appel des hirondelles au dehors. Le soleil fait parfois claquer les armatures du toit mais d’un coup, le silence. Je suis devenu comme catatonique, paralysé. Je n’arrive plus à bouger, au milieu d’une foule d’ombres silencieuses, dressées et sans visage à côté du moindre vêtement qui recouvrait ces corps comme ultime armure contre les lames et les coups. Les larmes n’arrivent pas à monter, je n’arrive pas à crier non plus.

La mémoire de Nyamata, c’est le silence de toutes ces ombres autour de nous.

La vie, instant fugace

L’éternité englue les murs

La mort est brève

Dans la crypte, des crânes. Les orbites scrutent les vivants. On pourrait leur donner un visage, des regards. Lui, il adorait raconter des blagues, pas toujours de bon goût, mais il était comme ça et aimait rire ; elle, elle prenait toujours le temps de s’asseoir à côté de son ibambura pour l’écouter crépiter et voir le soleil se coucher alors que les enfants arrivaient au compte-goutte de l’école, c’était son seul moment de sérénité de la journée ; et lui, ce qu’il préférait, c’était courir dans les bras de son papa et serrer sa tête très fort dans son cou. Sont-ils paisibles aujourd’hui ?

Mais les crânes sont fracassés. Sur la crête, à la tempe, à l’arcade sourcilière, derrière la tête, chaque recoin de tête a été un prétexte pour achever la vie.

Dehors, le ciel a un peu baissé on dirait, emporté par le soleil déclinant et forçant, comme les poussières de la piste, à teindre le monde en rouge. Une fois quelqu’un m’a dit que le jour où le génocide a commencé, le soleil est resté rouge et orange toute la journée.

Et c’est dans un nuage de poussière qu’est arrivée cette bande de touristes américains en Land Cruiser à long châssis vert clair de type « Safari » ; « it’s here ? Woaw ». Le groupe, suite à l’invite de leur guide, inscrit ses noms dans le cahier à la couverture bleue de la dame blasée qui hausse les sourcils à la vue de chaque visage sous l’auvent de l’entrée encadrée d’impacts d’éclats de grenades.

Il nous aura suffit de marcher quelques pas, ma compagne et moi, pour retourner aux bruits du quotidien, des enfants qui trainent des pieds pour soulever un nuage de poussière. Sur la route principale, on s’arrête un moment pour boire une chope de lait frais à la paille dans un boui-boui à la devanture aguicheuse, « Amata-Fanta ». On y échange quelques « Muraho, amakuru ? »

On ne reprendra pas le bus, on va retourner à Kigali à pied, escortés par une ribambelle de gosses curieux. Au loin, à un moment, on pourra distinguer une grosse colline avec une ville étalée dessus et une pancarte « Kigali, dream-center ».

La vie est là, toujours éphémère, mais la vie est là.

En revenant de Nyamata

Vers Kigali depuis Nyamata ; Crédits : E. Leeuwerck

[Comment l’expliquer à mes enfants ?]

3 réflexions au sujet de « A Nyamata, les vêtements des morts sont entassés sur les bancs de la chapelle »

  1. Hummm….
    Je me rappelle le choc que m’a fait la vue des os brisés ainsi que les habits maculés de sang séché…
    Depuis ma visite au mémorial de Kigali, j’ai une certaine admiration pour ce peuple…Mais en même temps, des fois, leur calme légendaire me fait un peu peur….
    Plus jamais ça…

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