Chronique de confinement : le risque sécuritaire

Article : Chronique de confinement : le risque sécuritaire
14 avril 2020

Chronique de confinement : le risque sécuritaire

Je sors de ma torpeur après quatre semaines de confinements à Kigali pour partager avec vous la parano ambiante au sujet des risques sécuritaires et évoquer la problématique de l’auto-coupe de cheveux.

Rholalalalala… Mais quelle histoire.

Je ne sais pas par où commencer. Peut-être par ma tentative d’auto-coupe de cheveux qui ne pouvait qu’être la plus mauvaise idée de ces 4 semaines de confinement que ma femme hilare a promis de « rectifier » demain matin après un « mais qu’est-ce que tu as fait ! », que m’a fille m’ait affirmé « t’es moche papa » et que mon fils ait sorti ses yeux comme des billes de lotto en me voyant arriver, presque fier de mon exploit d’autonomie en faisant « voilààààààààààà ! », tondeuse encore chaude et vibrante à la main devant un nuage de poussière et de cheveux.

Non, je ne vais probablement pas commencer par ce fiasco.

Peut-être que je devrais commencer par les radis que j’ai repiqué en fin d’après-midi dans le potager. Parce que oui, je veux m’assurer que l’on puisse disposer de vitamines fraîches si les marchés venaient à fermer. Les marchés, celui de Nyarugenge ou de Nyabugogo, où on a nos habitudes, ce tumulte, ce bruit, cette vie, ces altercations, ces contacts, ces odeurs, ces rires… On ne peut quand-même pas confiner une population qui vit au jour le jour ? Et chaque soir, on attend que le rapport officiel tombe sur plusieurs réseaux sociaux de manière simultanée, chacun pensant poster la nouvelle avant les autres mais à la fin, on n’a quand-même qu’un seul téléscripteur : « Republic of Rwanda, Ministry of health ; update on COVID-19 Coronavirus – 13 April 2020 ; 1 new coronavirus case was identified today (…)« .

Il y a quelques semaines, notre directeur ainsi que des collègues ont foutu le camp avec le « dernier » avion vers la Belgique à l’annonce du confinement imminent au Rwanda, on pouvait entendre des personnes dire « il y a un risque sécuritaire, quand les gens n’auront plus rien, ils vont s’en prendre aux riches et aux expats ; d’ailleurs, quand mon mari est allé faire son VTT, les gens, au lieu de lui dire « Muzungu » comme ils lui disent d’habitude, ils lui ont dit « koronavirusi » et on connaît même des gens à Gisenyi qui se sont fait jeter des pierres parce qu’en les voyant, les gens ont eu peur du coronavirus. » Bah oui, bon. Un avion militaire est venu une ou deux semaines plus tard, chercher ceux qui avaient hésité à partir avant mais qui se sont dit que ce serait quand-même mieux de revenir en Belgique et qu’ici, c’était trop risqué. Pour la petite histoire, l’avion a été retardé à son escale à Bujumbura où des binationaux ont été empêchés de quitter le territoire burundais… Sombre histoire.

Nous, on a décidé de rester. Le risque ? Il y a toujours un risque. On peut se faire renverser demain par une voiture (enfin, le risque est moins élevé en période de confinement), choper la malaria ou manger un œuf avarié. Il peut y avoir un risque sécuritaire aussi. Alors voilà, on ne peut pas sortir de nos collines, mais on peut circuler dans nos quartiers, les magasins de première nécessité sont toujours ouverts, et j’ai été rassuré de constater qu’on incluait dans la terminologie de « première nécessité » le boui-boui de la dame qui vend les casiers de bière ; il est toujours ouvert mais avec des marquages peints en blanc au sol dans le cas où on devrait faire la file pour acheter sa mousse, avec un vélo qui repose contre le mur de l’échoppe, prêt à décoller avec trois casiers sur le porte-bagages, un rouge, deux bleus.

Marquages au sol devant un magasin de denrées de première nécessité à Kigali. Crédits : Eric Leeuwerck CC NY-BC

En allant acheter des œufs en face, les vendeurs étaient contents de me voir, je n’étais plus passé depuis un petit temps, je vous explique pourquoi ; en plus de vendre de très bons œufs, cette petite échoppe de mon quartier vendait des alcools forts, des trucs du style « Kanyongi », une petite bouteille d’alcool qui fait mal à la tête (quand on la boit, mais surement autant que lorsqu’on on se tape la tête avec) et qui peut se dissimuler dans une poche avec, sur l’étiquette, un dessin assez naïf d’un gymnaste en marcel qui bande ses biceps. A part ces alcools frelatés, on pouvait acheter et consommer sur place divers urgwargwa (des bières de banane) et donc, quand je me pointais dans l’échoppe en quête d’albumine locale, les soulards et soulardes se mettaient à me regarder fixement avec leurs yeux vitreux et venaient me saluer de leur main moite en bavant une sorte de « eeeeeeh ! Muzungu… Bite ? (eeeeeh ! Le Décoloré, ça va ?) », et ils ne me lâchaient pas la main, ce qui était assez embêtant pour prendre correctement mes œufs. Ce qui me sauvait parfois, c’était une sorte de machine à sous, dans une pièce à l’arrière du magasin qui prenait l’air de se réveiller toutes le cinq minutes en émettant une étrange lumière rosâtre et une mélodie en chinois, ça attirait les poivrots comme un cerveau frais aurait attiré quelques zombies épars. Enfin bref, j’avais opté depuis quelques mois à acheter mes œufs chez un autre vendeur plus sobre. Cependant, cette fois-ci, confinement oblige, j’étais dans l’obligation d’opter pour le vendeur le plus proche et surprise, plus de soulards et même plus une seule bouteille d’alcool douteux sur les étalages, à part une cannette de Bavaria 0,00 %. Et des sourires. J’ai lancé « Mwaramutsé ! » après m’être lavé les mains à un dispositif ingénieux de robinet d’eau actionné par une pédale fixée à un gros bidon d’eau.

Les mesures de distanciation sont respectées, et cette possibilité de circuler plus ou moins librement dans notre collines évitera, sans aucun doute que les gens pètent un câble. Cependant, on est quand-même fort contrôlés, la police est partout, distribue des amendes, refoule les voitures et les gens et il y a même des emprisonnements. La semaine passée, un drone est passé au-dessus de chez nous, un haut parleur y était fixé et diffusait des messages en Kinyarwanda, des actualités mais surtout des informations sur le confinement, il me semble, je ne sais pas si il y avait une caméra fixée aussi ; la « Rwanda National Police » a communiqué à ce sujet :

Avis de la Rwanda National Police au sujet de la mise en service de drones dans la lutte contre le COVID-19

Dans l’après-midi, je me suis rendu dans la clinique qui se trouve jusqu’à côté de chez moi, pour me faire traiter d’une maladie chronique, une hémochromatose héréditaire, je dois me faire une saignée, assez régulièrement. Je prends des nouvelles de l’infirmier et de sa famille confinée, il m’explique qu’il n’y a pas de problème, que ce sont ceux qui voyagent qui doivent se confiner, que le virus vient de l’extérieur et des étrangers. Il n’a pas tort, mais ça me met mal à l’aise quand-même. Si le virus arrive dans les collines, qu’il y a des contaminations endogènes, est-ce que le pays va tenir le coup ? Est-ce que les étrangers ne seront pas montrés du doigts comme responsables de la propagation de ce fléau dans les milles collines ?

« Republic of Rsanda, Ministry of health, Update on COVID-19 Coronavirus – 4 april 2020 ; 13 new coronaviruses cases were identified today, bringing the total to 102 ; 2 travellers who arrived from Dubai, 2 travellers who arrived from Turkey, 9 contacts of previously confirmed positive cases, who were identified through tracing (…). » Ce 13 avril au soir, 127 cas ont été recensés, tous ont un lien avec une personne ayant voyagé hors du Rwanda ; 42 ont récupéré de la maladie, personne n’est mort… J’espère en tous les cas que les chiffres seront toujours aussi positifs et j’avoue, que je préfère être confiné ici plutôt qu’en Belgique avec ses cafouillages face à la crise.

Le plus difficile, doit être, en cette période de Kwibuka, moment de souvenir pour les victimes du génocide de 1994, c’est de ne pas pouvoir se recueillir ensemble. Ce 7 avril, début du Kwibuka, les hauts fonctionnaires du gouvernement ont donné un mois de leur salaire pour aider les plus nécessiteux. J’imagine que tous ces fonctionnaires n’ont pas effectué ce don de gaité de cœur mais cela a été fait dans le cadre d’un effort collectif, pour éviter justement qu’un problème sécuritaire ne vienne se superposer à cette menace de virus. Mais la clé de tout, ici, c’est la notion d’effort collectif ; même confinés, « turikumwe », nous sommes ensemble.

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Commentaires

Goureau
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Bonjour,
si, à l'occasion (et sans trop d'effort), vous avez une photo (ou un descriptif) du "dispositif ingénieux de robinet d’eau actionné par une pédale fixée à un gros bidon d’eau", je suis preneur.
Merci et bonne continuation.

Le Baragosse
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25 Au moins sur le premier point : le triomphe de l'Occident et sur le dernier l'homogeneisation, les neo-realistes ne pouvaient que donner un satisfecit a Fukuyama et ses epigones, meme si l'optimisme hegelien rebutait leur vieux fond pessimiste (Hobbes relu par Morgenthau). Pour eux aussi la fin de la bipolarite signifiait le triomphe americain, et s'ils insistaient moins sur les valeurs, ils mettaient l'accent sur la brusque transformation de la distribution de la puissance a l'echelle mondiale, en particulier apres la guerre du Golfe qui redonnait a la dimension militaire de la puissance, un nouvel eclat gomme par les discussions precedentes sur la dimension economique et le risque de declin des Etats-Unis. Mais ce qui les genait le plus dans cette these de la fin de l'Histoire c'est qu'elle provenait d'acteurs peripheriques et pouvait remettre en cause l'imaginaire strategique sur lequel s'appuie les positions dominantes. Il n'est donc pas etonnant que l'on ait vu surgir un discours tout aussi rassurant sur la "crise" mais sauvegardant les positions des strategistes militaires car la « doxa » du neo-realisme avait deja envisage comme hypothese d'ecole l'unipolarite.

Tanguy Wera
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Quel plaisir de te lire,

J'ai l'impression de revenir au Rwanda dans toute sa richesse, sa complexité, les questionnements qu'il éveille. Continue à faire voyager des bribes de ce pays : c'est précieux!