Chroniques de confinement : les chauves-souris de l’apocalypse

Article : Chroniques de confinement : les chauves-souris de l’apocalypse
23 avril 2020

Chroniques de confinement : les chauves-souris de l’apocalypse

Où, sur un fond de Metallica rageur, je suis spectateur, malgré moi, des signes du massacre en huis-clos à Kigali d’une espèce menacée de chauve-souris à qui on attribue tous les maux et mots viraux de ce pauvre monde.

Le 14 avril au matin, je reçois un message vidéo affolé d’une collègue, avec ce commentaire : « oh nooooooooon ».

« Oh nooooooooooon » des chauves-souris.

Après la vision de la vidéo, j’aurais pu aller sur un tapis de yoga, sous le regard bienveillant de mère-nature dans l’ambiance gazouillante des petits oiseaux alors que le cricket, riait, et riait encore du chatouillis de l’herbe sous son exosquelette organique, me mettre en position du lotus, laisser défiler des images et des idées sans m’y attacher ; mais ce n’est pas mon genre et je vais tout de suite vous convier à la première minute et vingt-huitième seconde du morceau « Battery » de Metallica :

Gnaaaaaaa !

Ça va mieux. Maintenant, vous allez prendre une voix grave et dramatique dans votre tête pour lire la phrase suivante :

« Elles sont là, dans votre jardin, venues de l’enfer biologique, pour vous annoncer une apocalypse virale« .

Sur un autre groupe WhatsApp, le même genre de vidéos provenant du même quartier que ma collègue, Kiyovu, là où les roussettes paillées ont élu domicile depuis des décennies, ont commencé à apparaître avec des commentaires du genre « Qui veut un resto chinois ? » ou encore, plus subtil, parce qu’il y a une insinuation, « J’ai justement acheté de la sauce soja« . Ouais, super. Et puis, l’ultime question qui devait arriver est arrivée : « comment est-ce que je peux m’en débarrasser ?« .

A nouveau, j’aurais pu aller sur un tapis de yoga écraser sans le vouloir un cricket qui riait des chatouilles que l’herbe lui faisait sur son exosquelette alors que j’aurais été en position du lotus pour laisser défiler des images et des idées sans m’y attacher mais comme ce n’est pas mon genre je vous convie cette fois-ci à la troisième minute et seizième seconde du même morceau de Metallica :

Rhaaaaaaa !!!!!

Ça va à nouveau mieux.

Un mauvais pressentiment

Ces vidéos et ces questions, c’est simplement la concrétisation d’un mauvais pressentiment que j’ai eu au moment où on annonçait les premiers cas de Covid au Rwanda : ce confinement sera l’occasion de virer une fois pour toutes la colonie d’Eidolon helvum (le nom scientifique des roussettes paillées) de Kigali.

Il y a d’abord eu cette publication en décembre 2019 de NZIZA et al. (2019), « Coronaviruses Detected in Bats in Close Contact with Humans in Rwanda ». On peut y lire, dans la conclusion que « (…) les chauves-souris au Rwanda sont porteuses de coronavirus, certains nouveaux et d’autres déjà connus, une famille de virus qui ont provoqué des pandémies humaines. Cependant, les chauves-souris jouent un rôle écologique important et leur élimination en tant que mesure de contrôle de ces maladies est une méthode que n’est ni recommandée ni garantie« . Néanmoins, en cas de crise sanitaire liée à un coronavirus par exemple, qu’est-ce qu’on va retenir de cette publication ? Que les chauves-souris sont gentilles avec l’environnement, qu’elles jouent un rôle clé dans la dissémination des graines d’arbres, dans le maintient et la régénération des forêts ? Non, on retiendra que les chauves-souris sont un réservoir de maladies qui se trouve à proximité de groupes d’Humains.

Ensuite, il y a eu cette « public-notice-bats-and-diseases » publiée le 12 avril par le « Rwanda Development Board » mais dont la page s’est rapidement transformée en « not found ». C’est mauvais signe quand une page disparaît comme ça juste après sa publication. Et le 14 avril, ce que je craignais est arrivé : des nuées de chauves-souris sont observées au matin, et elles sont actives comme ça en journée seulement si elles sont dérangées… Un ami m’assure ensuite qu’il a vu un blindé de la police asperger un produit et le 15 avril, on ne les voyait plus, on ne les entendait plus. Je ne sais pas où elles sont allées…

Je suis la colonie de roussettes paillées de Kigali depuis 2016, je les ai comptées chaque mois pendant deux ans, j’ai déterminé les fruits qu’elles consommaient, les graines qu’elles disséminaient et là, avant le confinement, je collectais des données sur leur cycle de reproduction… Ces recherches indépendantes et bénévoles n’ont jamais été officiellement acceptées par les autorités, j’ai été l’objet d’intimidations et je me suis fait interdire de prendre en photo des chauve-souris. Mais j’ai continué à les étudier.

eidolon helvum Kigali
Roussettes paillées en plein vol à Kigali. Eric Leeuwerck CC NY-BC

La période des naissances

Ce n’est pas que je comptais sauver la colonie de Kigali, je savais le cas désespéré… Mon intention était de réaliser une étude de « sauvetage » d’informations sur ces bestioles car, en effet, à part relever leur existence, personne n’a étudié plus en détails le mode de vie d’E. helvum à Kigali. J’ai reçu le soutien de l’African Bat conservation, une association sud-africaine qui a accepté de publier, en juillet 2019, ma modeste étude « Monitoring, roost occupancy, and diet of the Straw-coloured Fruit Bat Eidolon helvum in Kigali, Rwanda« .

Depuis, je retourne les voir régulièrement, j’ai commencé à faire des observations assez intéressantes sur leur cycle reproducteur ; le volume testiculaire des mâles était assez important vers décembre 2019 et certains d’entre eux, en pleine érection, s’adonnaient même à des léchouillages des parties intimes, tous les indicateurs de la reproduction étaient là. Quelques semaines après ces observations, la colonie avait déserté Kigali, début janvier 2020 pour sa migration annuelle et j’espérais qu’à son retour, je puisse assister aux naissances comme j’en exprimais le souhait dans un billet précédent.

Et elles sont revenues début mars. J’étais évidemment en affaire. Alors que je prenais des photos, sous les arbres de la colonie, de petits yeux de têtes à l’envers me suivaient avec curiosité.

E. helvum, Kigali
Regards curieux de roussettes paillées. Eric Leeuwerck CC NY-BC

L’odeur sous les arbres est âcre quand on va rendre visite aux chauves-souris, l’ambiance de repos diurne est entrecoupées de cris et de disputes sur certaines branches alors que d’autres groupes sont plus calmes. Certaines roussettes nerveuses en me voyant approcher, collé au tronc de leurs arbres avec mon objectif, se laissent tomber de leurs branches et déployant leurs mains ailées jusqu’à obtenir assez de vitesse que pour prendre un vol gracieux. Ça a été l’occasion pour moi de prendre un précieux cliché :

Roussette pailée avec un nouveau né en plein vol.
Roussette paillée en plein vol avec un nouveau né à Kigali. Eric Leeuwerck CC NY-BC

J’ai été très ému en analysant la photo après coup en constatant que cette femelle avait un nouveau-né accroché sous son aile ! Le moment des naissances est une observation inédite à Kigali et, avec le soutien d’une bonne biblio, je suis arrivé à des conclusions intéressantes sur le cycle de vie de la colonie d’E. helvum à Kigali ; même si elles se trouvent au sud de l’Equateur biologique de la terre, elles semblent adopter — ATTENTION EXCLUSIVITE SUR CE BLOG — un rythme boréal… Enfin, soit, ce n’est pas l’objet de cet article, je vous expliquerai cela plus en détail dans un prochain post.

Quoi qu’il en soit, un départ forcé, à coups de produits chimiques en pleine période des naissances sera certainement fatal à la colonie de roussettes de Kigali.

Réservoir ou vecteur ?

Suite aux observations des chauves-souris affolées du 14 avril, j’ai pu lire sur un groupe WhatsApp « Attention que les chauves-souris sont un des vecteurs du coronavirus« , ce savant commentaire a été renchéri par « Et vecteur pour Ebola aussi« . Mouais…

Oui, les roussettes sont le réservoir d’une quantité impressionnante de maladies, mais elles en sont, avant tout, le réservoir et beaucoup moins le vecteur ; le principal vecteur de ces maladies, c’est bien l’humain. Pour mieux illustrer les concepts de réservoir et de vecteur, on peut prendre l’exemple de la malaria, où le moustique anophèle est le vecteur de la maladie, puisque c’est cet insecte qui transporte le plasmodium d’un humain à l’autre et, toujours dans le cas de la malaria, c’est l’humain, le réservoir de la maladie. Le moustique, qui ne vit que quelques jours, se contamine après avoir piqué un humain malade.

Prenons un autre exemple, un virus cette fois-ci, Ebola. Il y a un réservoir naturel de ce virus qui est pointé du doigts par des études : les chauve-souris et Eidolon helvum en particulier. Cependant les chauves-souris ne contaminent pas activement les humains, elles ne se ruent pas sur nous pour nous mordre ou nous cracher dessus ou je ne sais quoi d’autre, ce ne sont donc pas les principaux vecteurs d’Ebola. Qui sont les vecteurs dans ce cas ? Les humains. La question est alors de savoir, comment la maladie est passée de son réservoir naturel à la population humaine ? C’est la qu’interviennent la destruction des écosystèmes, la destruction des habitats naturels, l’affaiblissement des communautés vivantes qui augmente leur sensibilités aux maladies, le trafic des animaux sauvages, leur chasse, leur consommation, le contact entre espèces sauvages et espèces domestiques…

On peut évidemment accuser le pangolin ou la chauve-souris, mais c’est avant tout la manière dont on se relationne avec la nature, les écosystèmes et les animaux qui est malsaine et qui est source de maladies. Bien sûr, les pandémies ne sont pas évitables à 100%, mais il est avant tout évident que des virus tels que l’Ebola, le VIH ou le Covid-19 ne seraient jamais sortis de leur boîte de Pandore avec une telle intensité sans la participation des humains ; cette capsule du journal « Le Monde » l’explique remarquablement bien.

Des arbres, pas un golf

Est-ce que j’ai le droit de critiquer l’anéantissement pur et simple de la colonie de roussettes paillées de Kigali ? Oui, bien sûr. L’urbanisation galopante n’est pas une excuse, toutes les collines de Kigali ne seront pas recouvertes de béton et un reboisement judicieux de zones spécifiques pourrait offrir un abris pour les roussettes, ce qui permettrait à la colonie d’être saine et d’être plus résiliente face aux maladies dont elle pourrait être le réservoir. Mais au lieu d’un espace boisé, on a droit à un foutu golf, qui, de surcroit passe actuellement de neuf à dix-huit trous. Pour le moment, ça ressemble à ça :

Le golf de Kigali passe de 9 à 18 trous. Source : golfcoursearchitecture.net

Un golf, c’est un désert biologique aux espèces aussi variées que des trous, du gazon, quelques arbres épars qui doivent être ornementaux et des golfeurs.

Éliminer les roussettes de Kigali, c’est jouer au tire-pipe et de plus, sans vraiment résoudre de problème ça en crée d’autres.

Les pluies d’avril qui ont eu du mal à venir, sont à présent là, intenses. Il a plu toute la nuit et toute la journée, il y a des inondations, les terres arables en flanc de colline sont érodées, des routes sont bloquées. Il y a le dérèglement climatique qui provoque ces pluie plus concentrées et plus intenses mais un couvert forestier stable permettrait d’en atténuer les effets. Et les arbres, c’est ce qui manque au Rwanda… Un ambitieux programme de reboisement est en cours dans le pays mais c’est loin d’être facile, il y a les défis technique, il faut convaincre les paysans qu’un système d’agroforesterie serait bénéfique et puis, des forêts, ça ne se régénère pas comme ça, il faut compter sur des espèces-clés, et je suis sûr que vous en avez au moins une en tête.

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