Le racisme est une pseudo-science d’origine européenne

Suite à la publication de mon billet L’image du racisme et de sa diffusion sur l’agrégateur d’infos News Republic (si vous voulez me suivre sur News Republic, il faut télécharger l’appli, c’est par –> ici <– ) une foule de commentaires ont été postés, des gentils et des moins gentils, c’est intéressant. Mais que les commentaires soient gentils (merci pour le soutien ;-)) ou pas gentils (voire haineux), ils ne sont pas argumentés par des faits ou des références et sont souvent basés sur des opinions donc, forcément subjectives.

Human skin and hair. CC :Scan made by Olahus – Berghaus’ Physikalischer Atlas. Wiki Commons

Mais je le réaffirme : le racisme en tant que pseudo-science est une initiative d’origine européenne et le blanc y est placé au sommet d’une hiérarchie raciale, toute aussi subjective. Aussi, nous payons toujours le prix haineux de cette idéologie. Voici de quoi argumenter mes propos.

Pour commencer, si on parle de racisme, il faut bien le définir et pour cela, je reprendrai la définition du Réseau Canopé qui a réalisé tout un dossier sur le racisme et la xénophobie : Le racisme désigne communément une attitude d’hostilité, allant du mépris à la haine, à l’égard d’un groupe humain défini sur la base d’une identité raciale ou ethnique. Clairement, selon cette définition, le racisme n’est pas l’apanage des humains à peau claire mais de tout le monde et a été présent à toutes les époques historiques, on peut évoquer l’esclavage imposé par les Égyptiens, les Grecs antiques qualifiant de « barbares » les non-grecs par exemple comme étant des actes racistes. Et pour reprendre à nouveau le Réseau Canopé, Le phénomène se laisse assez facilement cerner dans ses manifestations idéologiques les plus explicites, liées à des contextes historiques précis (esclavagisme, essor des nationalismes, nazisme, ségrégation…).

Pourquoi alors – et c’est ce qui m’a valu autant de réactions dans mon précédent post – est-ce que j’évoque le racisme en tant que théorie d’origine blanche ? Pour les raisons suivantes : c’est en 1902 que le mot racisme a été utilisé pour la première fois en France et en Angleterre pour qualifier l’idéologie et l’action de groupuscules d’extrême droite. L’attitude d’hostilité, de mépris et de haine entre certains peuples existaient bien avant cela mais n’avait jamais été théorisée de manière aussi systématique que lors de l’invention du racisme en tant que théorie. La notion de race en tant que telle, pour tenter de classer les humains, apparaît beaucoup plus tôt avec des théoriciens tels qu’Emmanuel Kant par exemple (mais il y en a plein d’autres) et son ouvrage « Des différentes races humaines » , publié en 1775. Arthur de Gobineau a publié en plusieurs tomes de 1853 à 1855 son « Essai sur les inégalités des races humaines » et prône déjà la supériorité de la « race blanche » sur les autres. Un manuel d’histoire (Histoire de France, conforme aux programmes officiels du 18 janvier 1887 par C.S. Viator.) précise ceci :

« On distingue trois races humaines :

  • la race noire (descendants de Cham) peupla l’Afrique, où elle végète encore ;
  • la race jaune (descendants de Sem) se développa dans l’Asie orientale, et les Chinois, ses plus nombreux représentants, gens d’esprit positif, adonnés aux arts utiles, mais peu soucieux d’idéal, ont atteint une civilisation relative où ils se sont depuis longtemps immobilisés ;
  • la race blanche qu’il nous importe spécialement de connaître, a dominé et domine encore le monde. »

Ces tentatives de classification et de hiérarchisation se font en parallèle avec les développements de la systématique, la classification à visée scientifique du vivant en différents groupes initiée par le suédois Carl von Linné qui, dans sa première édition du Systema Naturae de 1735, divise H.sapiens (dénommé H. diurnus à ce moment, il sera renommé H. sapiens dans la deuxième version de Systema naturae de 1758) en cinq « variétés » ou « espèces » ; on peut de ce fait considérer Linné comme un précurseur du « racisme scientifique » .

Le réseau Canopé explique très bien la notion de race selon des critères biologiques : « À l’origine, le racisme a d’abord une assise biologique. Présupposant l’existence de groupes humains nommés « races », il postule que les membres de chaque « race » ont en commun un patrimoine génétique qui détermine leurs aptitudes intellectuelles et leurs qualités morales. Savants et littérateurs expliquent que ces « races » seraient hiérarchisables en fonction de la qualité de ce patrimoine, qui conférerait à certaines d’entre elles le droit, sinon le devoir, de dominer les autres. »

Le débat sur la hiérarchisation est populaire au début du vingtième siècle lorsque les puissances coloniales européennes se posent la question de savoir si le métissage serait un facteur de dégénérescence des races supérieures si les colons blancs ont des enfants avec les colonisés de races inférieures. Frédéric Régent reprend dans son ouvrage Esclavage, métissage, liberté le schéma simplifié appliqué à la taxonomie de la population de Guadeloupe au dix-huitième siècle :

Nègre et blanc donne un mulâtre ; nègre et mulâtre donne un câpre ; mulâtre et blanc donne un métis ; métis et blanc donne un quarteron, quarteron et blanc donne un mamelouk.

Assumani Budagwa dans son excellent livre Noirs, blancs, métis explique que le mot « Mulâtre » par exemple, dérive de l’espagnol « mulato », mulet, qui est le résultat du croisement entre un âne et une jument et qui se caractérise par l’infécondité. « Le débat sur la fécondité des métis a mobilisé tout un temps l’attention coloniale » explique A. Budagwa. A tel point, d’ailleurs, que des Congrès Coloniaux et des Congrès Universels des races ont été organisés dans plusieurs grandes villes européennes dans les années 1910 et 1920, la question du mélange de la race y était une obsession jusqu’à développer une véritable mixophobie – selon les propos de Pierre André Taguieff – qui systématise six présuppositions à la doctrine de cette peur du mélange des races :

  1. Chaque race correspond à un type humain qu’on présume stable.
  2. Il y a des types humains supérieurs et des types humains inférieurs.
  3. A chaque type correspond une qualité spécifique de « sang ».
  4. La valeur d’une race réside dans la pureté de son sang, la valeur raciale d’une population mélangée réside dans la proportion de sang de race supérieure qu’elle contient.
  5. Le métissage ou croisement entre races est un mélange de sangs. La procréation s’opère comme une « transfusion sanguine » censée transmettre aptitudes et inaptitudes. L’immigration elle-même conçue comme une « transfusion sanguine massive » autant que « comme greffe interraciale ».
  6. Le mélange détruit irréversiblement la qualité différentielle des « sangs », donc les valeurs spécifiques des races mélangées. Le métissage tend inévitablement à profiter à la race « inférieure » : il « médiocrise ».

Et, comme l’explique A. Budagwa au sujet des cette doctrine de la mixophobie, « le Congrès Colonial International et le Congrès Universel des Races en ont tiré des enseignements ou des arguments qu’ils utiliseront pour influencer les politiques coloniales en la matière. »

Je pourrais encore écrire longtemps sur ce qui a été dit et affirmé lors de ces congrès mais une chose essentielle est à retenir : d’un point de vue historique, la ségrégation entre les peuples et leurs origines n’a jamais aussi été affirmée qu’après sa théorisation raciste par les puissances coloniales européennes.

Cette tentative de théoriser le concept de race sera un échec puisque les développements modernes de la génétique ont déterminé que nous sommes une seule espèce, H. sapiens, et qu’il n’existe pas de groupes biologiques significativement différents au sein de notre espèce pour conclure à une quelconque validation du concept de races. Je vous propose de consulter l’article scientifique de Pigliucci, On the Concept of Biological Race and Its Applicability to Humans (2003) à ce sujet que je mets à disposition ici.

Malheureusement, le concept n’est pas mort pour autant et à muté en une sorte de « racisme culturel », préconisant une inégalité culturelle des peuples, parfois aussi associé à des concepts biologiques jamais démontrés. Bref, le concept de race est une chose très vague, que Monsieur et Madame tout-le-monde  semblent comprendre mais totalement incapable d’expliquer rationnellement. C’est sur cette ignorance et la peur des autres que surfent les discours haineux des extrêmes droites, avec ou sans cravates.

Pour illustrer cette confusion et la haine qu’elle suscite, je voudrais reprendre les points 5 et 6 de la doctrine mixophobe qui me font rappeler la base théorique du supposé Grand-remplacement,  théorie raciste développés par les intellectuels de l’extrême droite moderne. Le Grand remplacement ne vous dit probablement rien de grave mais vous en pensez quoi si on vous dit que le « Grand remplacement » est le titre du manifeste publié par le terroriste de Christchurch dans la matinée du vendredi 15 mars sur son compte Twitter, juste avant son passage à l’acte pour justifier le massacre de 50 personnes dans deux mosquées ? Le « Grand remplacement » est une référence à un ouvrage de 2011 de l’écrivain français Renaud Camus qui y développe la thèse du même nom. Il y dénonce un prétendu remplacement en cours des populations blanches européennes – ou occidentales– par des immigrés de couleur et en grande partie musulmans.
A oublier l’historique du concept de race et ses conséquences, à faire revenir ces théories maquillés par les cravates de l’extrême droite, on est en train d’accepter un terrible retour en arrière idéologique très dangereux. Accepter ces théories c’est remettre des barrières supplémentaires entre les peuples, discriminer, séparer. La ségrégation est le terreau de la haine. Et plus que jamais, il ne faut pas banaliser les propos de l’extrême droite, il faut les combattre par la raison.

Sur ce, je vous laisse avec l’atomique Sophia Urista dans le projet Brass Against et sa reprise de « Know your enemy » de Rage Against the Machine :

Lâchez-vous dans les commentaires !

J’adore débattre.

Pour en savoir plus sur le racisme et la xénophobie, voici quelques sites et lectures recommandées + références pour la rédaction de cet article :

Noirs, blancs, Métis, Assumani Budagwa, La Belgique et la ségrégation des métis du Congo belge et du Ruanda-Urundi (1908-1960), 2014

Esclavage métisasge liberté, Frédéric Régent. Ed Grasset 2005. (Lu dans A. Budagwa)

La force du préjugé, Pierre André Taguieff. Paris, La découverte 1988. (Lu dans A. Budagwa)

Le Réseau Canopé et son dossier pédagogique pour éduquer contre le racisme et l’antisémitisme.

L’histoire du racisme sur Vikidia pour trouver des moyens simples d’expliquer l’origine du racisme aux plus petits.

Aux origines du racisme, un dossier de la revue Sciences Humaines.

Une interview de Toni Morrison, une militante américaine, suite à sa série de 6 conférences « L’origine des autres ».

Les identités meurtrières, la fameux livre d’Amin Maalouf.

Résistances.be, le site belge de l’observatoire de l’extrême droite.

Le site du MRAX, Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie.

[Comment l’expliquer à mes enfants ?] Je cherche un moyen d’expliquer l’inexplicable à mes enfants : pourquoi des frères et des sœurs décident de tuer leurs propres frères et leurs propres sœurs pour une idéologie, pour un dogme, pour rien d’objectif, en fait ?

4 réflexions au sujet de « Le racisme est une pseudo-science d’origine européenne »

  1. Bonjour, concernant le grand remplacement, il me semble avoir lu à une époque que c’est la continuité d’une peur française du 19éme.

    Il y était alors question de la submersion à venir des français du nord (supposés proches des germains, grands, forts, beaux, touça touça) par les méridionaux (petits, basanés, proches des maures, etc).
    Peur s’appuyant également à l’époque sur la différence de langue et de culture (Oïl et Oc).

    La notion de pureté et de mélange des « races » a été interprété différemment selon les endroits.
    Ainsi si aux USA, « one drop rule », j’ai l’exemple d’un vieux cas en Martinique où une personne ayant un seul arrière grand-parent noir qui a pu faire reconnaître par le tribunal administratif qu’elle était blanche.

    Encore de nos jours la variation est grande, pour moi par exemple, je suis noir pour certains tandis que pour d’autres je suis blanc (et heureusement pour beaucoup la question ne se pose pas).

    • Salut,

      Merci pour le commentaire, très intéressant !

      Je ne me suis pas renseigné sur les origines historiques de la théorie du grand remplacement, cependant la systématisation de la mixophobie par Taguieff me semble une grille d’analyse intéressante pour reconnaître ce genre de dérive qui tend à ressurgir à différentes périodes de l’histoire.

      En ce qui concerne le blanc et le noir, (Blanc et noir l’histoire est à revoir, tadam-tadadam-tadadam ; Suprême NTM – 1991 – https://www.youtube.com/watch?v=LvZlxZg544M) je passe parfois pour un inquisiteur mais j’essaie de bannir ces termes… Ça fait partie évidemment de critères pour décrire physiquement une personne mais je préfère utiliser les termes de « foncé » ou « clair » et trouver les intermédiaires pour une même couleur aux tonalités variables plutôt que des définitifs « Blanc-noir-métis », hérités d’une classification raciste…

      Bon, sur ce, la bonne journée !

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